Défi #11 L’art de l’appropriation et du détournement (I)

Le principe de l’appropriation et du détournement est d’utiliser des œuvres connues pour leur donner une autre signification, une touche personnelle, humoristique ou conceptuelle.

Le résultat sera d’autant plus efficace que les liens avec l’œuvre de référence seront explicites et l’intervention originale ou personnelle. Ces liens s’expriment par la composition, la couleur, le style, etc. L’intervention se manifestera sous des formes encore plus variées: modification, suppression ou rajouts d’éléments, recadrage, transformation du style, etc.

Ces procédés s’adossent sur la notoriété d’un autre artiste; ils permettent surtout, au travers d’images qui font partie du patrimoine commun, de puiser dans nos cultures et de les enrichir; ils revitalisent des mouvements, établissent de nouvelles filiations.

Dans cette série de défis, notre centre d’intérêt est la couleur; garder la palette de l’œuvre de référence, l’adapter à son propre registre ou la modifier délibérément est en soit un acte qui peut avoir une signification particulière.

Comme pour défi précédent, le sujet est tellement riche que deux articles lui seront consacrés; on se limitera à la méthode SOC (S’inspirer, Observer, Créer) puisque le R de recopier fait déjà partie intégrante du procédé.

Et, avant notre promenade artistique, un petit coup de gueule par rapport à l’appropriation.

Résultat du défi
Résultat du défi “Confinement3: pas de déjeuner sur l’herbe” (V. Lacroix CC-by-SA)

L’appropriation

Dans le paysage américain, ce terme accompagné de l’adjectif “cultural”, a une connotation négative. Le procédé est vu comme une spoliation, une forme d’oppression d’une culture dominante sur une culture minoritaire. Si pour certaines communautés la perte de profondeur de leurs symboles suite à une appropriation peut les offenser, aller jusqu’à l’interdire me semble excessif. 

L’appropriation culturelle dépasse le domaine artistique pour lequel le public est en général plus tolérant. Mais jusqu’à quand? Ne faut-il pas y voir au contraire un enrichissement mutuel? L’essentiel n’est-il pas que la source culturelle initiale reste visible? Et si justement, l’éclairage apporté par l’appropriation culturelle lui donnait plus d’éclat?

Qui reprochera aux impressionnistes et en particulier à Van Gogh (1853-1890) d’avoir puisé leur inspiration dans l’ukiyo-e, l’art des estampes japonaises ?

Que serait justement l’art, sans appropriation? Les artistes ont de tout temps été inspirés par d’autres artistes qu’ils soient ou non de la même culture. Picasso (1881-1973) qui a propulsé l’art dans de nouvelles dimensions, a été un expert en la matière, dès la création des demoiselles d’Avignon (en 1907), notamment en s’appropriant l’art ethnique. Jugez-en plutôt en observant la parenté de ces deux visages avec les masques africains. 

Deux visages extraits des demoiselles d'Avignon.
Pablo Picasso, deux visages extraits des “Demoiselles d’Avignon” (1907)

Cette oeuvre emblématique du XXe a été elle-même une source d’inspiration pour quantité d’artistes. Ils ont pu à leur tour se l’approprier en l’adaptant à leur propre culture. Voyez par exemple “les demoiselles d’Alabama” de l’artiste afro-américain Robert Colescott.

S’inspirer et Observer

Si Picasso est un maître de l’appropriation, il n’est certes pas le premier à faire usage de ce procédé.

Le déjeuner sur l’herbe

“Le déjeuner sur l’herbe” d’Edouard Manet (1832-1883) est un des tableaux les plus détournés. Picasso en a fait lui-même 26 versions, sans compter les dessins et gravures !

Son côté subversif — à l’époque où il a été peint — se manifeste à la fois par la nudité de la femme et par la manière de peindre. Le modèle, sorti de l’atelier, assise à côté d’hommes bien habillés, toise le spectateur. Beaucoup de tableaux antérieurs se permettent pourtant déjà des femmes nues à côté d’hommes habillés. Nues dans un décor champêtre, elles avaient leur place tant qu’elles étaient idéalisées, que la scène était allégorique ou issue de la mythologie.

Or ici toutes les règles sont brisées. Pas de femme magnifiée, le public la reconnaît; pas de peinture léchée comme le veut l’académisme; peu de modelé dans le nu, pas de perspective respectée. Ce tableau est un manifeste, le peintre affirme: “je peins ce que je veux comme je veux”.

Mais, selon Zola, la foule s’est bien gardée de juger Le Déjeuner sur l’herbe comme une véritable œuvre d’art ; “[…] elle y a vu seulement des gens qui mangeaient sur l’herbe, au sortir du bain, et elle a cru que l’artiste avait mis une intention obscène et tapageuse […]”.

Inspiration ou appropriation?

On cite habituellement trois sources d’inspiration pour ce tableau: le concert champêtre probablement de Titien (vers 1509), le jugement de Pâris de Raphaël et la tempête de Giorgione (1506-1508). Mais quand on compare la gravure réalisée par Marcantonio Raimondi d’après le tableau de Raphaël aujourd’hui disparu, on peut parler d’appropriation. Notez en effet la similitude entre la scène à droite de l’arbre dans la gravure et celle du tableau de Manet.

Edouard Manet "Le déjeuner sur l'herbe"
Edouard Manet “Le déjeuner sur l’herbe” (1863)
Gravure de Raimondi d'après le "Jugement de Pâris" de Raphaël (vers 1515)
Gravure de Raimondi d’après le “Jugement de Pâris” de Raphaël (vers 1515)

Appropriation par des artistes

En 1960, Picasso a carrément ré-interprété le tableau dans son propre style, comme l’a fait le peintre chinois contemporain Yue Minjun (né en 1962) en 1995. Transformer l’œuvre originale dans son style contribue à la force de l’appropriation. Dans ce cas, les artistes prennent plus de liberté avec la palette colorée de l’œuvre originale.

Picasso, "Le déjeuner sur l'herbe" d'après Manet (1960)
Picasso, “Le déjeuner sur l’herbe” d’après Manet (1960)
Yue MinJun  "Le déjeuner sur l'herbe"
© Yue MinJun, “Le déjeuner sur l’herbe” d’après Manet (1995) (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

L’artiste plasticienne australienne Julie Rrap quant à elle efface tous les personnages du tableau et conserve les tonalités du tableau original. Cette œuvre est en fait présentée avec une série d’autres reproductions de peintures iconiques du XIXe dont elle a également retiré certains éléments. Le visiteur met facilement en relation ces personnages manquants avec des moules en bronze, autant de formes évidées qui permettraient de les reconstituer.

Julie Rrap, "Sans titre, d'après le déjeuner sur l'herbe de Manet", partie de l'oeuvre "Flesh Out" (2002)
©Julie Rrap, “Sans titre, d’après le déjeuner sur l’herbe de Manet”, partie de l’oeuvre “Flesh Out” (2002) (avec l’aimable autorisation de l’artiste)

Détournement par la publicité

Martin Hargreaves est un maître en matière de détournement de tableau.

En 2017, les hypermarchés E.LECLERC le charge d’une campagne pour fêter les 20 ans de l’opération “NETTOYONS LA NATURE”. À cette fin, Martin Hargreaves s’approprie une série de peintures connues qui seront exposées dans le métro. Le déjeuner sur l’herbe de Manet en fait bien sûr partie.

Ici, la palette est conservée, les personnages également, mais des détritus jonchés sur le sol sont rajoutés au tableau; ils constituent un appel à l’action et un message fort appuyant la campagne. Celui-ci est d’autant plus percutant que le procédé est reproduit sur tous les autres tableaux.

Martin Hargreaves, Campagne pour les 20 ans de "Nettoyons la nature" pour les Hypermarchés E.Leclerc (2017)
Martin Hargreaves, Campagne pour les 20 ans de “Nettoyons la nature” pour les Hypermarchés E.Leclerc (2017)

L’agence Wolkoff & Arnodin réalise aussi une campagne basée sur une série de peintures pour la collection automne/hiver 1998/1999 “Rive Gauche” d’Yves St Laurent.

Pour la photo ci-dessous, les concepteurs s’emparent de la composition du “déjeuner sur l’herbe” et inversent les rôles en habillant la femme et en déshabillant les hommes. Par la même occasion ils ont modifié la scène, qui, au lieu de se tenir le jour, semble avoir lieu la nuit.

Mario Sorrenti, photographie pour la collection Rive Gauche d'Yves Saint-Laurent (1998-1999)
Mario Sorrenti, photographie pour la collection Rive Gauche d’Yves Saint-Laurent (1998-1999)
Inez Van Lamsweerde et Vinoodh Matadin. Photographie de la Secret Garden pour Dior (2013)
Inez Van Lamsweerde et Vinoodh Matadin. campagne publicitaire de la Secret Garden 2 pour Dior (2013)

L’appropriation du déjeuner sur l’herbe est également évidente dans la campagne publicitaire de la “Secret Garden 2” de DIOR de 2013. Dans le tableau de Manet, la foule ne voyait que la femme nue; dans cette photo aussi, on ne voit qu’elle, parce qu’elle est habillée de rouge. Remarquez comme cette couleur ainsi que l’orange et le rose attirent notre attention; ces seules couleurs intenses de la scène mettent en évidence les habits et accessoires DIOR. Elles agissent comme tonique dans l’image.

Et des autres encore

Ce tableau a inspiré énormément d’artistes et de créateurs, comme en témoignent de nombreux articles sur la toile. Voyez par exemple celui-ci qui en fait une liste assez exhaustive.

La création d’Adam

La “création d’Adam” de Michel-Ange est un tableau très convoité pour le détournement humoristique.

Michel-Ange "La création d'Adam" (1508-1512)
Michel-Ange “La création d’Adam” (1508-1512)
Worth1000.com “La création de l’ordinateur
Nastya Ptichek, de sa série d’emoji.

L’artiste ukrainienne Nastya Ptichek s’est aussi approprié “la création d’Adam” dans sa merveilleuse série d’emoji . Par le simple ajout de messages qui nous sont familiers, elle donne une nouvelle signification à l’œuvre originale.

Magritte

Le peintre surréaliste belge René Magritte (1898-1967) est aussi un spécialiste de l’appropriation et du détournement.

Ci-dessous, la palette de sa revisitation du “Portrait de Madame Récamier” du peintre Jean-Louis David (1745-1825) s’écarte de l’originale tout en se référant aux couleurs néo-classiques. Magritte reprend l’idée irrévérencieuse des cercueils en détournant cette fois “Le balcon” de Manet. Remarquez le clin d’oeil de Magritte: en mettant de la couleur à l’hortensia à gauche sur le balcon il semble nous dire que la plante est plus vivante que les personnages. Dans le tableau de référence, la fleur, d’une couleur passée dont la teinte s’harmonise avec celle du volet, passe relativement inaperçue.

comparaison du tableau de David, "Portrait de Madame Récamier" avec celui de Magritte, "Perspective : Madame Récamier de David"
À gauche: David, “Portrait de Madame Récamier” (1800); à droite: Magritte, “Perspective : Madame Récamier de David”, (1951)
Comparaison du tableau de Magritte, "Perspective II. Le balcon de Manet", avec le balcon de Manet.
À droite: Magritte, “Perspective II. Le balcon de Manet”, (1950) ; à gauche: Manet, “Le Balcon” (1868-1869)

Créer

Pour commencer, il faut partir d’un tableau connu qui a du potentiel. Les deux tableaux ci-dessus et le travail de Magritte constitue un bon point de départ.

Des circonstances particulières comme le confinement actuel dû au Covid-19 peuvent être sources d’inspiration pour les interventions.

les valeurs européennes (d'après Magritte, les valeurs personnelles)
“Confinement 1: les valeurs européennes” d’après Magritte, les valeurs personnelles
(V. Lacroix CC-by-SA)
Confinement 2: les valeurs américaines
“Confinement 2: les valeurs américaines” d’après Magritte, les valeurs personnelles
(V. Lacroix CC-by-SA)
Vinciane Lacroix, Confinement 3:  Pas de déjeuner sur l'herbe
“Confinement 3: pas de déjeuner sur l’herbe” d’après Manet (V.Lacroix CC-by-SA)

À vous de jouer

Prenez ces tableaux ou d’autres et transformez-les. Permettez-vous la parodie, l’invention, l’humour noir ou bienveillant. L’humour contribue à dédramatiser la situation.

N’hésitez pas à partager vos créations, certains y verront aussi un moyen de dissiper leur angoisse.

Montrez des tableaux à vos enfants et laissez-les s’imprégner du style d’un artiste, vous verrez avec quelle facilité ils pourront se l’approprier et apporter leur vision du monde, avec la fraîcheur qui leur est propre.

Rendez-vous dans la deuxième partie de ce défi où je partagerai avec vous d’autres appropriations et détournements.

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