Carlos Cruz-Diez, ou l’immersion dans la couleur

Vous avez jusqu’au 27 Juillet 2019 pour vivre une expérience immersive dans la couleur en découvrant Labyrinthus, la première exposition individuelle de Carlos Cruz-Diez en Belgique depuis plus de 50 ans.

Le lieu en lui-même vaut le détour. La Patinoire Royale, magnifiquement rénovée en 2015 par l’architecte d’intérieur Pierre Yovanovitch,est aujourd’hui investie par la galerie d’art contemporain Valérie Bach, un vrai musée privé d’Art Contemporain — privé mais néanmoins gratuit —situé à Saint-Gilles (Bruxelles).

Une expérience déambulatoire

Labyrinthus Carlos Cruz-Diez
Labyrinthus: vue de l’étage de la Patinoire Royale

L’installation Labyrinthus est déployée dans l’espace « Grande Nef », généreusement éclairé par la lumière du jour, élément fondamental dans cette expérience déambulatoire. Dans ce labyrinthe, on se perd plus dans la contemplation que dans l’espace: des panneaux colorés transparents s’assemblent en compositions géométriques sans cesse renouvelées.

Les ombres colorées kaléidoscopiques produites au pied des panneaux raviront également les visiteurs.

Les théories soustractive et additive de la couleur trouvent ici des illustrations accessibles à tous: les panneaux filtrant la lumière réalisent la synthèse soustractive tandis que les ombres et les reflets, en se superposant, produisent de nouvelles couleurs en synthèse additive.

La couleur tridimentionnelle

Déplacement latéral en face d’une « Physichromie »

L’expérience chromatique face aux tableaux exposés se vit quant à elle en se déplaçant par rapport à eux. Par exemple, dans les « Physichromies », des lattes colorées perpendiculaires au plan du tableau, organisées selon un rythme étudié, génèrent différents « climats de couleur ». Ainsi, lors d’un déplacement latéral, des lattes colorées deviennent visibles ou rendent visibles différentes parties du tableau; à ce jeu de cache-cache sont conviés tous les phénomènes physiques et perceptifs responsables de notre vision colorée. Quand la lumière provient directement du plan du tableau, on capte la couleur du support, mais celle-ci peut également se combiner à la couleur produite par la réflexion de la lumière sur la latte perpendiculaire. Selon le point de vue, la couleur de la latte se juxtaposera à une autre couleur provoquant un contraste qui en altèrera la perception.

Une installation dynamique

A l’étage, Carlos Cruz-Diez propose encore un autre stratagème pour nous faire voyager dans la couleur; cette fois ce sont certains éléments de l’installation qui sont mis en mouvement alors que d’autres restent fixes. Des reflets des activités extérieures se voient mélangés à l’oeuvre et un spectacle d’ombres colorées dansantes s’offre au spectateur qui observera le sol et le mur situé derrière l’installation.

Le spectateur dans le piège de la perception

Le rapprochement et l’éloignement quant à lui permet d’expérimenter le phénomène d’assimilation des couleurs, qui a tendance à rapprocher les couleurs constituantes, si bien que lorsque la couleur du plan du tableau varie, on est persuadé (à tort) que la couleur de la latte qui la jouxte diffère également. Le déplacement vis-à-vis de l’oeuvre exploite aussi la persistance rétinienne, ce phénomène qui engendre la perception de la couleur complémentaire à celle à laquelle on vient d’être exposé. Ici, cette couleur virtuelle se combine à la vision de la couleur nouvellement présente aux yeux du spectateur, processus savamment élaboré par l’artiste. Tous les phénomènes physiques et perceptifs sont convoités pour nous faire percevoir des couleurs qui ne sont pas présentes dans le support physique de l’oeuvre tout en générant une palette d’affects que nous ne maîtrisons pas.

Réflexions sur la couleur

Les recherches sur la couleur sont au coeur de l’oeuvre de Carlos Cruz-Diez, l’un des acteurs majeurs de l’art optique et cinétique. Pour l’artiste la couleur « met en évidence l’espace, l’ambiguïté, l’éphémère, tout en étant un support de mythes et d’affects » (*). Il nous propose « une vision élémentaire dépourvue de significations préétablies », afin de « réveiller d’autres mécanismes d’appréhension sensible, plus subtiles et complexes que ceux imposés par le conditionnement culturel et l’information de masse des sociétés contemporaines » (*)

Le parcours dans cette exposition est un évènement qui vous implique, lui conférant dès lors le qualificatif de « contemporain » , car selon Carlos Diez, loin d’une conception romantique de l’art, avant toute considération esthétique, l’oeuvre doit impliquer la participation du spectateur, et « un artiste contemporain n’a pas d’inspiration,  il réfléchit ». (**)

Fernand Léger: « La couleur est une nécessité vitale »

« Le beau est partout » tel est l’intitulé de l’exposition de Fernand Léger (1881-1955) à BOZAR. « il n’y a pas de Beau catalogué, hiérarchisé »  écrit-il encore. Voilà qui nous autorise à nommer « beauté » ce que nous ressentons comme tel. Quelle liberté face à ceux qui nous prescrivent ce qu’il faut admirer!

« La couleur est une nécessité vitale. C’est une matière première indispensable à la vie, comme l’eau et le feu » écrit-il en 1937. Il faut dire qu’il a passé trois années dans les tranchées, dans la couleur boue de la guerre.

Léger, apprenti dès 16 ans dans un cabinet d’architecture, s’intéresse aussi à la couleur dans l’architecture. « Comment créer un sentiment d’espace, de rupture des limites ? Tout simplement par la couleur, par des murs de différentes couleurs. L’appartement que j’appellerai « rectangle habitable » va se transformer en « rectangle élastique » […] La couleur est un puissant moyen d’action, elle peut détruire un mur, elle peut l’orner, elle peut le faire reculer ou avancer, elle crée ce nouvel espace.» [1]

Dans une recherche d’efficacité visuelle, Léger se laisse guider par l’esthétique du contraste maximal [2]. Dans la peinture ci-dessous, remarquez le personnage, peint intégralement dans les tons neutres, tandis que les couleurs moins saturées entourées de noirs et de blancs sont reléguées dans le fond. Il s’agit d’un « contraste de qualité », selon la terminologie d’Itten (1) qui a proposé sept formes de contrastes. Il est renforcé par une autre forme de contraste (non répertorié par Itten), à savoir la manière de traiter les formes en dégradé dans la figure à l’avant-plan, qui suggère un volume, et en aplat dans le fond, qui suggère un plan. On retrouve cette caractéristique dans plusieurs de ses peintures. Parfois il remplace le « contraste de qualité », par un « contraste de complémentaires » tout en gardant du relief pour les formes, des aplats pour le fond.

Il expérimente aussi la couleur en dehors du trait, comme si les couleurs avaient leur indépendance par rapport au trait, leur vie propre . Regardez « les cyclistes », « Les femmes au perroquet », «femme à la fleur», la série de lithographies illustrant les poèmes de Rimbaud, ou encore les illustrations de Paris qu’il réalise pour son ami poète Blaise Cendras.

Si le travail de Léger ne m’émeut pas, je n’en reste pas moins inspirée par sa démarche, son ancrage dans son époque, sa recherche d’expression graphique, sa fascination pour le progrès, son émerveillement devant la modernité. A ce titre, le paragraphe ci-dessous est étonnant, tant il pourrait sembler d’actualité, alors qu’il a été écrit en 1914.

« L’existence des hommes créateurs modernes est beaucoup plus condensée et beaucoup plus compliquée que celle des gens des siècles précédents. La chose imagée reste moins fixe, l’objet en lui-même s’expose moins que précédemment. Un paysage traversé et rompu par une auto ou un rapide perd sa valeur descriptive mais gagne en valeur synthétique […] L’homme moderne enregistre cent fois plus d’impressions que l’artiste du XVIIIe siècle ; par exemple, à tel point que notre langage est plein de diminutifs et d’abréviations.» [4]

[1] http://www.centrepompidou-metz.fr/le-corbusier-et-l-ger-visions-polychromes
[2] http://www.centrepompidou-metz.fr/sites/default/files/images/dossiers/2017.06-FERNAND-LEGER.pdf
[3] Johannes Itten, Art de la couleur,  Dessain & Tolra
[4] Fernand Léger, Fonctions de la peinture, Les réalisations picturales actuelles, 1914, p.40.

Lettre à Michel Pastoureau

La conférence  « Noir et Blanc » de Michel Pastoureau à la Villa Medicis le 26 Octobre 2017 m’a inspiré cette lettre.

Mots-clefs: Aspects pluridisciplinaires — vocabulaire — ordre des couleurs

Voici ce que j’aurais voulu dire Monsieur Pastoureau après votre conférence sur le Noir et le Blanc.

Un grand merci de nous avoir montré certaines facettes de ces deux couleurs que sont le noir et le blanc, et par là-même le  côté pluridisciplinaire que relève le monde de la couleur ; merci également de nous avoir mis en garde contre tous ces livres peu recommandables qui abordent la symbolique de la couleur, je les regarderai avec un esprit critique quand ils tomberont entre mes mains.

C’est le même esprit critique qui m’amène à discuter ce que vous dites de Newton, qui, d’une part, aurait exclu le noir et blanc des couleurs et d’autre part aurait imposé un nouvel ordre des couleurs. Ne confondons pas ce que Newton a dit et ce qu’en ont compris ses contemporains ou post-contemporains.  Newton n’a pas imposé un ordre aux couleurs, il a seulement proposé un ordre dans les couleurs « spectrales », les couleurs de l’arc-en-ciel, leur ordre « naturel », celui selon lequel elles se présentent dans ce phénomène optique.
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