Fabienne Verdier, Passagère du silence

 Quand on m’a recommandé « Passagère du Silence » pour ce blog, j’étais sceptique. Fabienne Verdier, pour un blog sur la couleur? J’associais son travail à la puissance du noir et du geste. Et pourtant…

« […] dans les variations infinies de l’encre de Chine, tu peux interpréter les mille et une lumières de l’univers. […] Le noir possède l’infini des couleurs; c’est la matrice de toutes. […] Avec les ressources du noir et le vide du papier blanc, tu peux tout créer, […]. Le noir est le révélateur premier de la lumière dans la matière ».

Tel est le discours de son maître Chinois quand, n’en pouvant plus de travailler avec l’encre noire, Fabienne Verdier lui demande si elle peut égayer d’un peu de couleur ses exercices. Vous l’aurez compris, la réponse du maître est NON; il l’autorise cependant, au bout de quelques années, de venir à la couleur, et lui assure que son interprétation de la lumière sera alors beaucoup plus riche.

Dans « Passagère du silence », Fabienne Verdier retrace son parcours d’Artiste: un premier chapitre pour son enfance et ses études à l’école des Beaux-Arts, dix autres pour son apprentissage en Chine et un dernier pour sa vie d’ermite peintre, à la campagne, en Ile-de-France.

La première phrase de ce récit donne le ton : « Son enfance, on la subit; sa jeunesse, on la décide ».

D’emblée on sent la détermination, la volonté d’aller sur son chemin propre, celui d’une artiste peintre qu’elle veut devenir, en quittant à 16 ans une famille monoparentale dont elle est l’aînée pour rejoindre son père avec qui elle avait cessé de vivre depuis l’âge de huit ans et commencer avec lui sa formation. Choc de la campagne dure et austère, et d’une éducation exigeante. Après cet apprentissage de « peintre-ouvrier agricole » , elle décide de poursuivre ses études à l’école des Beaux-Arts de Toulouse où naît sa passion pour l’art calligraphique et l’art animalier. C’est la peinture orientale de la nature, chinoise et japonaise, qui a été le point de départ de sa quête, notamment les recherches d’Hokusai sur les végétaux et les animaux.

Dans l’enseignement à cette l’époque (les années 80) on promulguait l’expression personnelle en dehors de tout apprentissage des maîtres. Le problème de savoir s’exprimer alors qu’aucune sorte de langage n’était enseigné pour y parvenir la rendait folle. Déçue des cours, elle fait ses gammes au Musée d’Histoire naturelle, dessinant tout ce qu’elle voit. Elle poursuit son apprentissage seule, se met même à étudier le chinois. « Lors de l’examen, les autres élèves, confiants en leur art, se sont lancés dans des abstractions lyriques ou des sujets morbides. Il en résultait une facture implicite, une violence surfaite. Ils se croyaient les échos des expressionnistes allemands qui avaient souffert et exprimaient leur misère. Eux n’étaient le plus souvent que des petits-bourgeois de province désireux de se faire plaisir. Il eût fallu transcender ces angoisses ou ces visions pour parvenir à un langage plus subtil. » Et Fabienne de citer Kandinsky  «L’artiste doit être aveugle vis-à-vis de la forme « reconnue  » ou « non reconnue », sourd aux enseignements et aux désirs de son temps. Son œil doit être dirigé vers sa vie intérieure et son oreille tendue vers la voix de la nécessité intérieure» . Elle va donc présenter des travaux « hors norme », hors sujet et réussir brillamment ce cursus en trois ans au lieu des cinq ans habituellement requis, ceci tout en travaillant la nuit comme graphiste pour s’assurer une vie indépendante.

On lui a alors offert une bourse d’études pour Paris, mais c’est en Chine qu’elle désirait aller et qu’elle ira; à 20 ans, elle quitte sa famille, ses amis, guidée par cette force tellurique qui la pousse à s’envoler : destination école des Beaux-Arts de Chongqing, dans la province du Sichuan.

Elle arrive à Pékin un samedi, mal en point, sans un yuan en poche, éprouvée par une escale à Karachi, au Pakistan, où elle a vécu une expérience traumatisante. Personne ne l’attend, elle devait arriver la vieille, les diplomates ne travaillent pas le w.e. Elle trouve refuge à l’Ecole des Beaux-Arts de Pékin, plutôt spartiate, se fait soigner à l’infirmerie, puis enfin, le lundi, elle est accueillie à l’ambassade. « Quel décalage avec le milieu chinois que je venais de connaître! L’amusant en Chine, c’est qu’on se retrouve souvent dans des situations surréalistes. […] J’étais éprouvée par ce que j’avais vécu au Pakistan, sonnée par ce premier choc avec la Chine. Je me demandais si j’allais rester. La réalité ne coïncidait pas avec l’idée que je me faisais de ce pays et de ce que je venais y trouver. Et pendant des années il en fut ainsi. »

L’ambassade de France s’opposait à son départ pour la province du Sichuan, où aucun occidental n’avait vécu depuis 1949, mais Fabienne Verdier, tenant à peine sur ses jambes, tenait en tout cas à son choix, et le fit accepter.

Dans le troisième chapitre on plonge dans la vie spartiate de l’Institut des beaux-arts de Chongqing où elle séjourne— imaginez une pièce, la fenêtre munie de barreaux, un petit lit avec une paillasse, une bassine en émail, le tout éclairé par la lumière blafarde d’un néon. Pas d’eau, si ce n’est une ration d’eau chaude bouillie chaque matin. Une douche tous les quinze jours. L’endroit pour causer: les toilettes, l’odeur y est nauséabonde, c’est une véritable porcherie, séparée en deux, un côté pour les hommes, un autre pour les femmes.

Dans le résumé qui suit, je m’attarderai sur certains extraits en pensant aux artistes, aux curieux de la culture chinoise ancestrale et enfin à ceux qui s’intéressent à la Chine d’après Mao.

La première rencontre avec les professeurs de l’institut pour estimer ses connaissances artistiques est sur ce point édifiante. « On apporta du papier, une pierre à encre, un pinceau. Peins un arbre et on verra ton niveau, ce qu’on peut t’enseigner. — J’en suis incapable. Je ne me suis jamais servie de bâtons d’encre ni de pierre à encre. Je ne connais pas vos rituels et surtout, je n’ai jamais osé travailler au sol, sur un plan horizontal. […] permettez-moi de prendre mes carnets de croquis, d’aller étudier les arbres dans le jardin, d’imaginer une composition. […] Il me faut une toile, un chevalet, quelques tubes de couleurs, une ou deux soies de porc, une palette, que sais-je encore…un couteau à peindre. Je réaliserai une ébauche par touches successives, je ferai monter le tableau en étirant les couleurs, en posant couche après couche, avec des reprises en différentes séances […] . Mais j’aurai besoin de quelques semaines pour partager avec vous le fruit de mon travail […]. Ils ont éclaté de rire: D’accord, m’ont-ils dit, tu recommences à zéro. Je venais de prendre une claque magistrale. J’ai pensé, ils ont raison, il faut reprendre de la base pour acquérir leurs connaissances; ils partent de traditions que j’ignore totalement ».

Sous la plume de Fabienne Verdier, on découvre l’esprit de la Chine des années quatre-vingt. « Dans l’atelier de peinture chinoise, on n’enseignait ni la poésie, ni l’esthétique, ni la calligraphie dont les traits ont été repris dans la peinture traditionnelle. Cette grande peinture des lettrés était rejetée, on avait détruit bon nombre d’oeuvres pendant la révolution culturelle et on continuait à la considérer comme décadente ».

Au chapitre quatre, six mois se sont écoulés depuis l’arrivée de Fabienne en Chine. Elle découvre les environs de l’institut, dont une maison de thé, foyer de la culture populaire. Elle y rencontre des rescapés de la Révolution Culturelle.

Dans le chapitre suivant, on accompagne Fabienne dans son cursus. Le passage consacré à son apprentissage du marouflage (p.90) ainsi qu’au cours d’histoire de l’art (p.78) m’ont particulièrement frappée. Le professeur avait vécu très jeune la Révolution culturelle y avait cru et avait voulu tout détruire. A présent, alors que la Chine s’ouvrait, il redécouvrait la richesse de la philosophie chinoise. Fabienne suivait les projections des diapositives qui lui permettaient de découvrir les oeuvres, mais c’était insuffisant. « Comment comprendre la peinture occidentale, depuis les fresques romanes jusqu’à Delacroix, sans connaître le christianisme, la mythologie grecque et romaine, l’humanisme de la Renaissance, etc.? ». Elle demande donc à son professeur une initiation à la pensée chinoise, aux philosophies taoïstes, au confucianisme, au bouddhisme. Elle le questionne. « A chaque fois, je le mettais dans une situation embarrassante car il ne comprenait plus pourquoi il avait participé à cette folie. On ne joue pas impunément avec la folie ou la bêtise: à force d’abêtir les gens, ils deviennent vraiment bêtes et, à force de les fanatiser, ils deviennent vraiment fanatiques ». Il se passionne avec elle, se prend au jeu.

Dans ce chapitre cinq, on découvre aussi l’influence des Cézanne, Picasso, Van Gogh, Derain, Matisse, Chagall — tous considérés comme décadents par le régime — sur une génération de jeunes peintres chinois. « Il était extraordinaire de voir ces jeunes s’inspirer entièrement d’une culture étrangère. Mais qu’avaient-ils eu droit de conserver de la leur? On leur avait refusé cet héritage sous prétexte qu’il n’était qu’un ramassis de vieilleries. Reprendre ainsi à son compte une culture qu’ils ne connaissaient que par des reproductions restait un processus totalement artificiel chez certains mais, chez d’autres, s’était intériorisé de manière surprenante. » Elle réalise dès lors que s’il elle était capable de maitriser l’art du pinceau traditionnel chinois comme ces artistes chinois avaient maitrisé la peinture à l’huile, elle pourrait créer une peinture nouvelle.

« J’ai vu comment ils procédaient: ils commençaient par copier, copier inlassablement et ce n’est qu’ensuite, après un long travail, que certaines trouvaient une écriture personnelle. […] Alors que chez nous, trop vite, les étudiants veulent faire oeuvre originale, eux continuaient à peindre comme jadis en Chine, en copiant d’anciens maîtres. Il n’existe pas, là-bas, comme en Europe, ce mépris pour la copie; au contraire. Ensuite seulement, ils voyageaient, découvraient les paysages chinois, leur culture traditionnelle et surtout actuelle pour nourrir leurs oeuvres » . Fabienne comprend cependant la dangerosité de la copie à tout crin.

Dans ce même chapitre elle nous relate sa rencontre avec l’étudiant qui, clandestinement, pratique la calligraphie. Il la met sur la piste de vieux maîtres qui n’ont plus enseigné depuis la révolution culturelle. Elle rencontre l’un, puis l’autre, et tombe littéralement sous le charme de ce dernier, Huang Yuan (voir p.93). Il refuse de lui enseigner la calligraphie — rares sont les femmes calligraphes, en plus, Fabienne est une étrangère, et puis il ne se sent plus capable d’enseigner. Mais elle sent qu’elle a trouvé là ce qu’elle cherchait, elle sait qu’il va falloir le convaincre. Dès le lendemain et pendant six mois, en dépit des moqueries de ses camarades, elle s’est attelée à recopier tous les jours les calligraphies qu’elle trouvait les plus belles et les déposait devant la porte du maître.

Dans cette période solitaire, elle décide d’acheter un mainate, un oiseau qui parle, pour lui tenir compagnie. Ce passage (p.97-99) qui clôture le chapitre cinq est tout simplement exquis: l’oiseau qui se met à parler au bout de trois semaines, leur vie commune, et finalement la visite du maître.

Le chapitre six est dédié à l’enseignement du maître. Une sélection de ses réflexions vous est donnée telles que l’auteure les a transmises.

Huang Yuan lui dit que, si elle commence avec lui, c’est dix ans d’apprentissage à ses côtés, sinon rien! Elle doit commencer par un stage chez un graveur de sceaux. Son professeur sera un homme mutilé de la main pendant la Révolution culturelle, mutilé pour la simple raison qu’il était un artiste traditionnel de grande valeur. « Le paradoxe le plus fou de ces régimes totalitaires […] est qu’ils annihilent chez les plus faibles, l’individu, sa personnalité, sa liberté. Chez d’autres, au contraire, comme chez ce maître des sceaux, qui n’eut d’autre choix que de subir les affres de l’histoire, ils créent ou déclenchent une énergie intérieure violente, une puissance de survie nouvelle. […] Ils se sont construits seuls, dans l’interdit, et n’auraient sans doute jamais atteint cette qualité d’ « Etre vrai » dans une vie normale ».

Son apprentissage à la calligraphie commence par le trait, le trait horizontal, qu’elle apprend à faire pendant des mois. Puis viennent les caractères; Fabienne veut en connaître le sens, son maître se fâche, la calligraphie n’ayant pour but que de comprendre le principe créateur. « La peinture chinoise n’est pas comme en occident une représentation de la réalité qui nous entoure. […] Nous aussi nous utilisons nos montagnes et nos vallées de même que nous utilisons les caractères de l’écriture comme source d’inspiration. Il demeure un rapport avec la réalité mais celle-ci représente si tu veux, un alphabet grâce auquel nous créons notre vision intérieure, l’esprit de la vie de la montagne, ou du paysage que nous choisissons d’interpréter. La peinture chinoise est une peinture de l’esprit; »

Après des mois de travail, Fabienne passe par un moment de doute, au plus grand bonheur de son professeur. « Tu ne sais pas à quel point tu me fais plaisir! Il y a des gens à qui une vie ne suffit pas pour comprendre leur ignorance.  » Il lui apprend à vivre les moindres gestes de la vie quotidienne, à capter les moindres vibrations des choses. Il lui suggère la méditation comme exercice quotidien; l’incite à parler à ses plantes, à son oiseau, de préparer le thé, de nettoyer sa table, bref, tout un ensemble de gestes, un rituel comme mise en condition.

Son initiation à la calligraphie durera trois ans. Elle passera ensuite à la peinture de paysage. « Le beau en peinture, selon l’enseignement des vieux maîtres disait maître Huang, n’est pas le beau tel qu’on l’entend en Occident. Le beau, en peinture chinoise, c’est le trait animé par la vie, quand il atteint le sublime du naturel. Le laid ne signifie pas la laideur d’un sujet qui, au contraire, peut être intéressante: si elle est authentique, elle nourrit un tableau. Le laid, c’est le labeur du trait, du travail trop bien exécuté, léché, l’artisanat. Les manifestations de la folie, de l’étrange, du bizarre, du naïf, de l’enfantin sont troublantes car elles existent dans ce qui nous entoure. Elles possèdent une personnalité et une saveur propres, une intelligence. Ce sont des humeurs qu’il faut développer. Toi, en tant que peintre, tu dois saisir ces subtilités. Mais l’addresse, l’habileté, la dextérité qui, en Occident, sont souvent considérées comme une qualité, sont un désastre, car on passe à côté de l’essentiel. La maladresse et le raté sont bien plus vivants ».

Au chapitre sept, Fabienne Verdier dévoile un peu ses activités sociales, ses rencontres en dehors de son initiation, comme celle avec le photographe Frank Horvat, à la recherche d’un bel arbre, ou avec Joris Ivens, qui, en chaise roulante poussée par son épouse Marceline, recherchait l’impossible réalité du vent.

Le chapitre huit est dédié aux voyages réalisés dans le courant de ses études. La ville de Chengdu, les temples taoïstes de la Chèvre de Cuivre, ou de la Montagne de Pureté, les voyages au Tibet, en zone interdite…Fabienne Verdier résume ces voyages et les illustre d’anecdotes parfois cocasses et de détails dignes d’un travail d’ethnologue.

Dans le chapitre neuf, « les clochards célestes », les recommandations de son maître par rapport à la politique, au cours d’une excursion, m’ont interpellée.

C’est aussi l’occasion d’une initiation au Bouddhisme, au taoïsme. Il suggère de ne pas traduire les textes de ces philosophies, car les termes manquent dans la culture occidentale, issue de la philosophie grecque et du christianisme. Il recommande d’emprunter les mots de leur langue plutôt que de les dénaturer; « Le Tao n’est ni votre Dieu, ni l’Etre, ni un principe qui régit l’univers, mais peut-être un peu de tout cela. Le Li n’est pas ce que vous appeler raison ou logique, mais n’y est pas totalement étranger. […] Lorsque des textes t’intéressent, essaie d’en trouver des traductions différentes. En les confrontant, tu finiras par te faire une meilleure idée du sens…à condition que les traducteurs ne se copient pas! […]. Les mêmes notions, chez des auteurs de siècles différents n’ont pas forcément le même sens; certains mots sont tombés en désuétude et ont été remplacés par d’autres. Aussi nos textes philosophiques sont-ils toujours publiés avec des commentaires et des explications apportés par des générations successives. Peut-être devriez-vous, vous aussi, traduire nos textes avec des commentaires différents, voire contradictoires. […] Mais, de toute façon, méfie-toi des livres: on y croit trop par le le seul fait qu’ils sont écrits. Apprends notre pensée surtout par la pratique de la peinture. Tu iras beaucoup plus loin ainsi. »

Plus loin, sur le versant d’une montagne, il l’exhorte à se servir de son esprit, de son inconscient, à le nourrir de ce qui l’entoure, de ses songes qu’il lui suggère même de commander. Enfin, il lui recommande la sincérité et de se méfier des connaissances. Trop de connaissances tue la création. Apprendre les techniques, oui, pour ensuite les dépasser. Cesser de penser, de vouloir, de calculer. Etre généreux, fuir les concessions, mettre en sourdine l’ambition.

Lors d’une de ces excursions, ils discutent de l’art réaliste-socialiste qui prévalait en Chine à cette époque. Pour le Maître, le problème ne se situe pas dans le sujet, mais dans le manque d’authenticité. « Quelle outrecuidance de parler ainsi au nom des paysans et des ouvriers quand on ignore tout de leur mode d’existence! Quelle prétention soutenir que l’on sait mieux qu’eux ce qu’ils souhaitent et même ce qu’ils pensent! Nos souffrances viennent en grande partie du fait que les dirigeants du Parti stipulent qu’ils ont le monopole de ce qui est bon pour le peuple. »

Le chapitre dix relate les deux dernières années d’étude au Sichuan, financées par une bourse d’une fondation américaine. Fabienne Verdier décide d’aller plus systématiquement à la rencontre de la culture chinoise ancestrale. Lors d’une de ces visites, elle est fascinée par la robe de son hôtesse, femme du très grand calligraphe Li Tianma. Une soie ocre sur l’endroit, noire sur l’envers, usée par le temps, d’une légèreté extrême, douce au toucher. A chaque lavage, cette soie fait apparaître de nouveau dessins. La teinture ocre obtenue à base des sédiments de lit de rivières séduit Fabienne, qui y voit un moyen de transformer la surface trop blanche de son papier en un fond plus propice à la création. Plus tard, elle utilisera pour ses premiers tableaux cette soie teinte par ses propres soins.

Dans ce chapitre, on sent naître la maturité de l’étudiante: découvrant encore et encore de nouveaux maîtres de la calligraphie, elle ne se lance pas à corps perdu dans un apprentissage effréné, elle apprécie, se rend compte des milliers de synthèses possibles du taoïsme et du confucianisme, et arrête de pratiquer l’une ou l’autre technique dès lors qu’elle ne correspond pas à sa nature. Elle parle aussi de sa rencontre avec deux femmes peintres; elle nous raconte la vie bouleversante de l’une d’elles. Les portraits des « damnés de la Chine » s’égrènent ainsi au fil des pages de ce chapitre qui en a pris le nom.

Le chapitre onze se déroule en 1989, année de l’obtention de son doctorat, et année des massacres de la place Tianan men à Pékin. Là elle entend les deux versions de cette tragédie: celle des télévisions étrangères qui en rajoutaient, et la version chinoise qui présentait les manifestants comme d’horribles ennemis de la Chine. Malgré cette atmosphère tendue, l’exposition de Fabienne Verdier à l’occasion de l’obtention de son diplôme aura bien lieu. Le vernissage accueille une foule de visiteurs; Fabienne y voit l’expression d’un espoir de changement, exprimé là de manière pacifiste, à la plus grande satisfaction du Parti. Vu l’aggravation de la situation politique, Fabienne Verdier se voit dans l’obligation de quitter au plus vite le territoire. Elle voudrait emporter ses tableaux, ses notes, ses croquis. Ces amis lui conseillent de ne rien laisser sur place; ils craignent aussi que ses carnets de notes de tout son apprentissage avec le vieux Maître Huang ne soient pris à la douane. Elle décide alors de tout brûler, n’emportant avec elle que certains tableaux. Fabienne Verdier nous raconte l’émouvant défilé de ses amis la veille de son départ, et de la tristesse infinie de son vieux maître. Le départ fût un déchirement. Arrivée à Hong-Kong dans un état pitoyable, elle découvre ce qui s’est vraiment passé à Pékin, les chars, les morts, les blessés; elle tombe alors dans une profonde dépression, on l’embarque à Paris, sans argent, avec ses rouleaux sous le bras.

Accueillie par sa tante et son oncle qui déjà l’avaient aidée notamment pour l’obtention de la bourse d’étude, elle reprend vie, avec l’espoir de retourner en Chine, mais avant tout, grâce à la peinture, au travail de rédaction de son rapport de bourse et au soutient d’ethnologues, amies de sa tante. Peu après, un nouveau choc dans la vie de Fabienne Verdier: son oncle et sa tante meurent dans un accident de voiture. Mais quelques jours après cette triste nouvelle, elle apprend qu’elle est acceptée comme attachée artistique pour le quai d’Orsay à Pékin, où elle avait postulé, sur les conseils de son oncle et de sa tante.

Trois semaines plus tard, elle se retrouve à Pékin où en tant qu’attachée culturelle elle rencontre encore de nombreux artistes. Les pages consacrées au musicologue, peintre, calligraphe, graveur de sceaux et historien, M. Lan Yusong, sont un enchantement (p. 279-285) par la poésie du personnage et la beauté de la relation qui se tisse entre eux. Devant les vases, pots, bols et boîtes à thé qui fascinent le maître, Fabienne Verdier pense à Giorgio Morandi.

Ayant appris son retour à Pékin, son vieux maître lui rend visite,…pour la couvrir de reproches, déçu de l’orientation que prend sa carrière de bureaucrate. Il la somme de reprendre son pinceau, persuadé qu’elle gagnera mieux sa vie en vendant des toiles de temps en temps que de s’affairer dans un bureau. Il l’imagine déjà mariée, dans des casseroles et des couches sales. Elle lui avoue avoir un petit ami, ce qui achève de désespérer son vieux maître.

En deux pages à peine, Fabienne raconte la rencontre avec celui qui deviendra son mari. Suite à un empoisonnent par une viande de porc avariée dans un petit restaurant, condamnée à trois mois de repos, elle est installée chez son ami à peine rencontré. Après cette convalescence, impossible de reprendre le travail. Son ami réussi à convaincre le vieux maître Huang Yuan d’habiter avec eux et ensemble lui installent un atelier. Ce passage (p. 298) où elle retrouve la vie grâce au travail à quatre mains avec son maître est émouvant, tout comme l’est le bonheur de ce dernier quand les officiels et les peintres de Pékin reconnaissent la qualité du travail de Fabienne Verdier, lors d’une exposition qu’elle organise à Pékin et qu’il est remercié de lui avoir transmis son savoir.

Le chapitre onze termine par la célébration son mariage, une fête exceptionnelle où seront invités cinq cent personnes dont trois cents comptaient parmi les plus grands artistes chinois.

Le dernier chapitre évoque son travail de peintre en Ile-de-France, à la campagne, où elle a trouvé son équilibre de peintre. Depuis son retour, à partir de ce qu’on lui a enseigné, elle tente de transmettre la beauté et le sentiment d’union qu’elle éprouve avec l’univers. « J’ai compris que l’extase, qu’elle se crie ou se taise, n’est pas un don du Ciel qu’on attend les bras croisés, mais qu’elle se conquiert, se façonne et que l’intelligence y a aussi sa part . »

« Pendant dix ans, le vieux Huang m’a obligée à transcrire la couleur au travers d’une gamme monochrome, le plus souvent noire, à l’aide du lavis et de l’encre de Chine. Exercice difficile pour retrouver, dans l’intensité des noirs, la richesse subtile des lumières de l’univers. La saveur neutre du lavis nourrit l’être essentiel. Cette beauté dont on ne se lasse pas n’est pas celle du paraître. Sa sobriété, son humilité créent une présence intense dans son effacement.  »

Mais de temps en temps, Fabienne Verdier quitte l’ascèse du noir et blanc pour la couleur, s’inspirant notamment des chromatismes rencontrés pendant son séjour en Chine.

Il lui aura fallu vingt ans ans pour que la pensée de son vieux maître se décante d’elle-même, et pourtant, elle se considère encore comme une apprentie peintre dans le domaine de l’art.


critique
cote personnelle:  5/5

Ce livre autobiographique est passionnant, très bien écrit, enrichissant. Pour l’artiste, voilà une source de conseils, de réflexions, plus actuelle sans doute que les « lettres à un jeune poète » de Rainer Rilke qu’on recommande souvent pour celui ou celle qui cherche à savoir si son destin est d’être artiste.

La rencontre avec une autre culture dans la jeunesse me semble propice au questionnement de fond sur sa propre culture et sur celle de l’autre. C’est un aspect qui m’a particulièrement touchée. Par ailleurs, la rigueur, le travail, les réflexions sur l’art, sur la patience, l’humilité, la connaissance de l’esprit et du coeur, tout cela fait de ce livre une lecture exceptionnelle. Impossible de ne pas être touché par le destin de cette femme hors du commun.

Dans la peinture asiatique, mon goût a toujours été pour l’art japonais; je regarderai dorénavant la peinture chinoise et la calligraphie avec un autre oeil.

One Reply to “Fabienne Verdier, Passagère du silence”

  1. Bonjour Vinciane,

    J’ai adoré ce livre de Fabienne Verdier. Tu en fais une recension fort intéressante.

    Mon blog sur Skynet va devoir migrer sur une autre-plate-forme, celle des Skynetblogs va fermer ses portes. Ce futur blog sera en fait mon blog archivé jusqu’à avril 2018.

    D’ores et déjà, j’ai commencé un nouveau blog, sur Blogspot, où je poursuis la publication de mes images.

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