Défi #7 La palette de l’heure magique

Quelles couleurs évoquent pour vous ce moment magique, après le coucher du soleil et avant la tombée de la nuit? Ce moment où des lumières s’allument ici et là mais peinent encore à rivaliser avec la clarté pourtant faiblissante du ciel? Ces instants “entre chien et loup”, transition douce entre le jour et la nuit, symbole du flottement entre le conscient et l’inconscient.

C’est mon heure préférée. J’essaie d’en profiter tous les jours, préférant l’obscurité à la désagréable surprise d’une lumière électrique, pourtant nécessaire. C’est en été qu’elle est la plus délicieuse, sans doute parce qu’on la goûte dehors, peut-être sur une terrasse, dans un jardin ou au bord de l’eau; on a à peine le temps d’en jouir que la nuit déjà nous rejoint.

Pourquoi les fleurs attendent-elles ce moment pour exhaler leur parfum?

Y aurait-il une seule palette pour transmettre ces impressions? Pour y répondre et pour s’y consacrer, on s’inspire (S), on observe (O), on recopie (R) et on crée (C).

Mais avant, un petit détour par la biologie pour expliquer pourquoi ce moment est vraiment particulier. Les paresseux l’éviteront et les curieux désireront en savoir davantage; aussi, dans un article futur, je m’étendrai plus longuement sur ces aspects scientifiques.

Etretat à l'heure bleue, photo Vinciane Lacroix
Etretat à l’heure bleue © Vinciane Lacroix

La palette “mésopique”

Pour les êtres biologiques que nous sommes, ce moment est spécial car notre système visuel nocturne, adapté à de plus faibles luminosités, commence à entrer en action alors que le système diurne est encore en fonction. On qualifie cette vision de “mésopique”.

Seule la vision de jour, dite “photopique”, permet de jouir pleinement des couleurs, et ce, grâce à trois types de capteurs placés sur la rétine. La vision nocturne ou “scotopique” ne permet pas quant à elle de distinguer des nuances colorées, disposant d’un seul type de capteur pour détecter les faibles flux lumineux. Mais sa particularité est d’être plus sensible aux rayons de plus petites longueurs d’ondes, la partie bleutée du spectre électromagnétique.

Aussi, à l’aube et au crépuscule, notre sensibilité spectrale est accrue dans le domaine des bleus, grâce aux bâtonnets, ces capteurs permettant d’intégrer de faibles flux lumineux. Ainsi, ils aiguisent notre perception du bleu, le rendant plus brillant, et ce, au détriment des rouges, perçus plus sombres et peut-être plus violacés. On appelle ce phénomène l’effet Purkinje.

Selon Robert Sève, la vision mésopique s’échelonne sur trois niveaux, dépendant de la luminosité ambiante. À son niveau le plus bas, elle correspond à une vision à l’extérieur par une nuit de pleine lune. Au niveau moyen et élevé, c’est la vision qui, la nuit, guide nos pas dans les rues faiblement éclairées, ou, de jour, dans des intérieurs sombres.

Si la biologie distingue trois niveaux, voyons si les artistes, via leurs oeuvres d’art, nous en proposent plus.

S’inspirer

Trouver les couleurs justes d’après nature est déjà un exercice difficile, mais au moins, on peut comparer le résultat du travail effectué avec la réalité de l’instant.

Représenter les fluctuations de la lumière en plein jour, sujet du précédant article, est encore plus exigeant, mais on peut espérer que le phénomène se répète rapidement. Rien de tel à l’heure magique; l’artiste ne peut que compter sur sa mémoire.

L’appareil photo d’aujourd’hui, selon sa sensibilité et son niveau de bruit, et à condition de sous-exposer la scène, sera plus ou moins fidèle à notre vision, mais rendra-t-il cette brillance spécifique du bleu? La technique d’hier nécessitait de plus longs temps de pause; le flou généré représentait bien la vision mésopique, moins précise que la vision diurne. J’attends cependant avec impatience les filtres numériques qui simuleront précisément l’effet Purkinje, peut-être existent-ils déjà?

Ni les cinéastes ni les photographes de mode n’ont attendu les progrès technologiques pour nous immerger dans l’atmosphère de l’aube ou du crépuscule tout en filmant et photographiant de jour. La technique de la “nuit américaine” ou l’utilisation de filtres colorés transportait le spectateur à l’heure où le chien se confond avec le loup.

Des oeuvres dans l’esprit “Fin de Siècle”

James Whistler

Quoique qualifiée de “nocturne”, la palette de Whistler (1834-1903) dans cette série de peintures me semble plus proche du crépuscule que de la nuit profonde; on y retrouve les couleurs que nous percevons à l’heure magique.

Nocturne en bleu et or - le Vieux Ont de Battersea, James Whistler
James Whistler, “Nocturne en bleu et or – le Vieux Pont de Battersea” (1870)
James Whistler, Nocturne en bleu et argent- lumières de Cremorne (1872 )
James Whistler, Nocturne en bleu et argent- lumières de Cremorne (1872 )

Le Douanier Rousseau

Les peintures oniriques du Douanier Rousseau (1844-1910) me donnent l’impression de promenades à l’aube ou au crépuscule. Peintures à la lisière entre raison et fantasme,  paradoxalement considérées comme naïves.

La Douanier Rousseau, " La charmeuse de Serpents " (1907)
La Douanier Rousseau, ” La charmeuse de Serpents ” (1907)

William Degouve de Nuncques

La qualité de “Maître du mystère” de William Degouve de Nuncques (1865-1935) tient probablement à son art de manier la palette “mésopique”. En 1991, il peint le “Jardin mystérieux”. Tout indique que la nuit est proche.

William Degouve de Nuncques, "Le jardin mystérieux" (1891)
William Degouve de Nuncques, “Le jardin mystérieux” (1891)

Entre 1899 et 1902 Degouve se consacre largement aux scènes dites de nuit, réalisées souvent au pastel. Les bleus et verts y dominent progressivement. Notez cependant les indices qui suggèrent le crépuscule plutôt que la nuit: la couleur du chemin ou celles du ciel entrevues derrière les sapins.

William Degouve de Nuncques, "Le jardin de Milman" (1895)
William Degouve de Nuncques, “Le jardin de Milan” (1895)
William Degouve de Nuncques, "Les Paons" (1896)
William Degouve de Nuncques, “Les Paons” (1896)
William Degouve de Nuncques, "Effet de nuit" (1898)
William Degouve de Nuncques, “Effet de nuit” (1898)

John Singer Sargent

Dans l’oeuvre du peintre Sargent (1856-1925), on trouve aussi plusieurs peintures représentant des paysages ou des jardins au crépuscule. Même si la deuxième est peinte au XXe, elle garde cet esprit “Fin de siècle”.

John Singer Sargent "Carnation, Lily, Lily, Rose" (1885-86)
John Singer Sargent “Carnation, Lily, Lily, Rose” (1885-86)
John Sargent, "Paysage près de Florence" (1907)
John Sargent, “Paysage près de Florence” (1907)

Léon Spilliaert

Difficile d’oublier Léon Spilliaert (1881-1946), le maître des ombres, dans cette énumération dédiée à la palette “mésopique”. Ses intérieurs sont particulièrement intéressants à cet égard. Nous reviendrons vers lui dans un défi futur.

Léon Spilliaert, "La chambre à coucher", Encre de Chine, lavis, pinceau, pastel, crayon de couleur, aquarelle sur papier

Léon Spilliaert, “La chambre à coucher”, Encre de Chine, lavis, pinceau, pastel, crayon de couleur, aquarelle sur papier
Léon Spilliaert, "Salle de tables d'hôtes", Encre de Chine, lavis, pinceau, pastel, aquarelle sur papier (1904)
Léon Spilliaert, “Salle de tables d’hôtes”, Encre de Chine, lavis, pinceau, pastel, aquarelle sur papier (1904)

Au XXe

Le Sidaner

Le Sidaner (1861-1937) peint plusieurs scènes au crépuscule dans un style qualifié de postimpressioniste.

Le Sidaner, "La table de pierre au crépuscule du soir" (1917)

Le Sidaner, “La table de pierre au crépuscule du soir (1917)
Le Sidaner, "Le jardin blanc au crépuscule" (1924)
Le Sidaner, “Le jardin blanc au crépuscule” (1924)
Le Sidaner, Petite table dans le crépuscule du soir (1921)
Le Sidaner, Petite table dans le crépuscule du soir (1921)

Otto Mueller

Otto Mueller (1856-1925) crée son motif dominant des baigneuses nues en pleine nature vers 1908. Sujet qu’il partagera lors de séjours communs avec ses amis peintres expressionnistes. Cependant, seules les peintures de Mueller ont cette douce palette qui évoque les fins de soirées estivales.

Otto Mueller, "Figures assise et agenouillée sur la rive des lacs de Moritzburg" (1912)
Otto Mueller, “Figures assise et agenouillée sur la rive des lacs de Moritzburg” (1912)

Edward Hopper

Dans cette peinture d’Edward Hopper (1882-1967) au cadrage étrange, la luminosité du ciel domine. Le lampadaire et quelques pièces de l’immeuble sont pourtant déjà allumées. Le feuillage des arbres s’assombrit. On est à l’heure magique.

Edward Hopper, "La maison au crépuscule" (1935)
Edward Hopper, “La maison au crépuscule” (1935)

La peinture naïve

Alfred Wallis (1845-1942) est pêcheur et se met à la peinture en 1922, à la mort de son épouse, de plus de 20 ans son aînée. Wallis a gardé la spontanéité, la fraîcheur du regard de l’enfance, avec ce même sens de la couleur et de la composition. L’image mentale impose sa propre perspective.

Houses at St Ives, Cornwall ?c.1928-42 Alfred Wallis 1855-1942 Presented by Ben Nicholson 1959 http://www.tate.org.uk/art/work/T00239
Alfred Wallis, “Maisons à t St Ive” (c.1928-42)
Peintures d'Alfred Wallis
Deux peintures d’Alfred Wallis

La peinture figurative contemporaine

La palette de Karin Hanssen (née en 1960) annonce le début de l’heure bleue: les rouges et les verts s’assombrissent, la peau pâlit et le bleu s’apprête à briller.

Karin Hanssen, "Honda" (2002)
Karin Hanssen, “Honda” (2002) © Karin Hanssen
Karin Hanssen ,"Rosalind" (2007)
Karin Hanssen ,”Rosalind” (2007) © Karin Hanssen

La photographie contemporaine

Les instants fugitifs de l’heure bleue résonnent dans les images poétiques et oniriques d’Anne-Sophie Costenoble. Elle les partage dans son livre “l’heure bleue”.

De la série "Du vent dans les coquelicots" d'Anne-Sophie Costenoble
De la série “Du vent dans les coquelicots” © Anne-Sophie Costenoble
De la série "Du vent dans les coquelicots" d'Anne-Sophie Costenoble
De la série “Du vent dans les coquelicots” © Anne-Sophie Costenoble

La céramique contemporaine

Quoiqu’abstaits les motifs de ce vase n’évoquent-ils pas les jardins sombres à l’heure ou le soir rencontre la nuit? Connaissez-vous l’artiste qui l’a réalisé?

Céramique contemporaine
Céramique contemporaine (CC-BY-SA Vinciane Lacroix)

Observer-Recopier

Vu le nombre d’œuvres proposées comme sources d’inspiration, l’exercice couleur de ce défi#7 dans la partie “Observer” et “Recopier” se fera de conserve.

Le jeu consiste à s’inspirer des palettes observées ci-dessus pour créer des compositions abstraites.

Pouvez-vous reconnaître celles qui m’ont inspirée?

Compositions abstraites dans des  palettes "mésopiques"
Compositions abstraites dans des palettes “mésopiques” (CC-BY-SA Vinciane Lacroix)

Créer

Ci-dessous, une série de photographies dans lesquelles j’ai tenté de capter la poésie de ce moment magique où le jour confie au soir l’art de magnifier le bleu.

Sous-bois à l'heure magique Vinciane Lacroix
Sous-bois © Vinciane Lacroix
Baie d'Arcachon à l'heure magique
Baie d’Arcachon © Vinciane Lacroix
Scène de rue à l'heure magique
Photo © Vinciane Lacroix
Paris à  l'heure bleue
Paris à l’heure bleue © Vinciane Lacroix
Désert entre chien et loup
Désert © Vinciane Lacroix

A présent, à vous de jouer!

Sortez à l’heure magique, le nez en l’air, les sens en éveil. Captez la brillance des bleus, notez les rouges s’assombrir et les jaunes devenir moutarde. Regardez les lumières de la ville conquérir progressivement la nuit. Laissez l’âme vagabonder, les ombres envahir les chemins. Égarez-vous tout en humant les odeurs vespérales. Enveloppez-vous du mystère de la nuit et disparaissez vous-même dans les tons sombres de la palette mésopique.

En revenant à la maison, puisez dans votre mémoire des tons liés par le combat de la nuit sur le jour pour décorer votre intérieur, votre chambre ou vos tenues, s’ils vous inspirent ou vous font rêver.

Partager l'article
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  
  •  

10 commentaires sur “Défi #7 La palette de l’heure magique”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *