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Felix d’Haeseleer: le séminaire de couleur

    Voici un nouvel article consacré à l’enseignement de la couleur. Ce texte repose sur un entretien réalisé en 2021, puis amendé par Felix d’Haeseleer. Son format diffère donc de celui des autres articles de la série.

    Felix a été professeur titulaire du cours de couleur de l’École de La Cambre de 1994 à 2012. Il a également donné des formations condensées, notamment à l’AKDT et à l’École des arts de Braine-l’Alleud. C’est là que j’ai eu la chance de suivre son enseignement. Quelques années plus tard, en 2010, nous avons collaboré pour proposer un cycle « Couleurs et Sons » au Collège Belgique. Les conférences sont encore disponibles sur le site de l’Académie (plus précisément ici et ici).

    Depuis, Felix a mis sur pied le Séminaire de Couleur: https://leseminairedecouleurs.wordpress.com/ .

    Dans l’entretien qui suit, Felix revient sur les fondements de son enseignement : la couleur comme construction perceptive, la méthode d’étude active et la place centrale de la description. Il explique comment il a structuré son cours à La Cambre, puis son séminaire, et partage ses références: Albers, Wittgenstein, etc. Il termine en évoquant les échanges avec ses collaborateurs et les retours de ses étudiants.

    Parcours de Felix

    Son diplôme d’enseignant en poche, Felix accepte un premier poste au département éducatif du Brooklyn Museum. Quoique travaillant principalement à partir de collections de peintures et de sculptures, son activité ne relève pas de l’histoire de l’art. Il s’agit en effet d’un travail de médiation fondé sur la perception et la description des œuvres avec des enfants de l’enseignement primaire et secondaire, et ce avant qu’il ne complète son parcours par un master en arts visuel filière Éducation.

    Felix n’est pas artiste, il est enseignant : son sujet, depuis plus de quarante ans, c’est la couleur, abordée par le voir et le décrire.

    Le cours de couleur à La Cambre

    De 1994 à 2012, Felix était professeur titulaire du cours fondamental de couleur à La Cambre, cours obligatoire pour tous les étudiants de deuxième année de Bachelor et optionnel en troisième année.

    Son cours de 90 heures à raison de 3 heures par semaine considérait les quatre domaines d’étude suivants :

    • la production de la couleur ;
    • la perception de la couleur ;
    • la reproduction de la couleur ;
    • la codification de la couleur.

    Felix enseignait les deux premiers domaines, tandis que son assistant prenait en charge la reproduction et la codification. La pédagogie reposait sur une méthode active qui plaçait les étudiants dans l’expérience concrète de la couleur, avec une évaluation en fin de programme.

    Pourquoi enseigner la couleur ?

    À la Cambre, des étudiants issus d’options très différentes doivent suivre le même cours de couleur: design industriel, peinture, sculpture, cinéma d’animation, sérigraphie, espace urbain, architecture intérieure, etc.. Tous inventent, construisent des objets et souhaitent que cette production soit regardée. Ils doivent donc aiguiser leur regard et comprendre les mécanismes de la perception pour donner à voir ce qu’ils souhaitent transmettre. La couleur n’est donc pas du tout une compétence réservée à la peinture. Elle concerne toute pratique qui organise des formes, des surfaces ou des espaces pour produire une expérience visuelle.

    Diversité de la vision et inclusion

    Le créateur peut chercher à orienter le regard du spectateur, mais rien ne garantit que tous les spectateurs verront exactement la même chose: nous voyons à la fois de manière semblable et différente : notre système visuel est globalement commun, sauf pathologie, mais nos expériences, notre identité et notre culture influencent notre perception.

    Aussi le cours souligne-t-il l’importance de la diversité des visions, sans la développer entièrement; il fournit néanmoins des pistes pour l’approfondir.

    Dans la partie consacrée à la perception, les étudiants étudiaient « Le peintre qui ne voyait plus les couleurs », un récit d’Oliver Sacks dans Un anthropologue sur Mars. Il y décrit un peintre ayant perdu la vision des couleurs après un accident de voiture. Le récit de cette perte permet de comprendre que voir la couleur, c’est la construire, non la capter.

    Le séminaire de couleur

    Pour Félix, le séminaire est le prolongement de son enseignement à La Cambre.

    Le séminaire reprend principalement les axes de la production et de la perception de la couleur. Il est proposé en français, en néerlandais et en anglais. Le travail s’étend sur environ un mois : deux réunions de six heures encadrent environ 50 heures de travail individuel à domicile.

    Le public est composé de professionnels de l’architecture, de l’architecture de jardins, de l’architecture intérieure, du design industriel, du design numérique, graphique ou textile, et des arts visuels en général. Comme dans le cours de La Cambre, la pédagogie est active, mais le séminaire ne comporte pas d’évaluation formelle.

    Le fondement théorique : la couleur comme construction perceptive

    Felix remet en question l’idée selon laquelle les choses posséderaient naturellement une couleur.

    Devant nos yeux, il n’y aurait donc pas de couleurs en elles-mêmes, mais un foisonnement de lumières à partir desquelles notre système visuel construit la couleur. Ces lumières proviennent de multiples sources, naturelles ou artificielles, et sont modifiées par leurs interactions avec la matière. Comme nous ne percevons pas directement ces interactions, nous attribuons la couleur aux choses.

    La couleur est donc d’abord une caractéristique subjective de la sensation visuelle.

    Le séminaire porte sur la perception et la description des couleurs de surface, et non sur les techniques de reproduction de la couleur. Les mots y sont essentiels : ils servent à mieux voir et à conceptualiser l’expérience visuelle. Felix parle d’un « œil scrutateur » : un œil qui observe, réfléchit et cherche à comprendre pourquoi il voit ce qu’il voit.

    Développer cet œil scrutateur par la pratique est l’objectif général du séminaire. Chacune de ses quatre parties poursuit également des objectifs spécifiques, présentés ci-dessous.

    Les quatre objectifs du séminaire

    1. De quoi parlons-nous ?

    Connaître la définition de la couleur utilisée dans le séminaire.

    2. Comment en parlons-nous ?

    Savoir distinguer, décrire et nommer les caractéristiques essentielles de la couleur toujours comparativement à une autre.

    La distinction fondamentale est celle entre couleurs chromatiques, caractérisées par leur teinte, leur intensité et leur clarté, et couleurs achromatiques, caractérisées uniquement par leur clarté. La clarté est donc leur seule caractéristique commune.

    3. Quels rapports les couleurs entretiennent-elles ?

    Savoir comment moduler la limite entre les couleurs contiguës par le choix des couleurs mises en relation.

    Cette partie étudie les rapports entre les couleurs contiguës et l’apparence de la limite qu’elles forment pour créer ou transformer l’espace, qu’il soit bidimensionnel ou tridimensionnel.

    4. Comment les couleurs interagissent-elles ?

    Connaître les règles des interactions entre les couleurs pour pouvoir en éviter ou en provoquer les effets.

    La dernière partie porte sur les transformations perceptives produites par la contiguïté des couleurs. Une couleur choisie isolément peut changer d’apparence lorsqu’elle est placée à côté d’une autre, et réciproquement. Felix nomme ce phénomène l’induction chromatique réciproque.

    Alors que la troisième partie s’intéresse à l’apparence de la limite entre les couleurs, la quatrième étudie la façon dont chacune modifie la perception de l’autre.

    Organisation des exercices

    Le séminaire commence par une réunion au cours de laquelle les participants mettent les exercices en chantier. Ils disposent ensuite d’environ 30 jours de travail à domicile. Felix reste cependant disponible par courrier électronique et encourage les échanges entre participants. Une seconde réunion est consacrée à l’analyse des études de couleurs réalisées et aux synthèses.

    La structure des exercices est constante. Chaque exercice comprend :

    1. un énoncé ;
    2. une proposition de solution réalisée par le participant ;
    3. une analyse ;
    4. une synthèse.

    Le cheminement va de la pratique vers la théorie. Les participants doivent ensuite transposer les acquis dans leur propre pratique : architecture, graphisme ou création numérique, design industriel, création textile, etc.

    Outils et matériaux

    Dans la première partie du séminaire, consacrée à la question « De quoi parlons-nous ? », les participants utilisent un petit spectroscope rudimentaire pour formuler la définition de la couleur utilisée dans le séminaire. Cet instrument permet d’observer aussi bien la lumière provenant de sources naturelles ou artificielles que celle réfléchie par la matière.

    Dans les trois autres parties, ils se servent d’une collection de 220 échantillons de couleurs sérigraphiés Color-Aid ainsi qu’un bloc de papier gris. Les exercices fixent un objectif perceptif plutôt qu’une liste de couleurs à employer. La comparaison méthodique et répétée des échantillons à la recherche de solutions aux énoncés aiguise le regard et stimule la réflexion. La progression dépend en grande partie du travail fourni.

    Les formats et les formes des études de couleurs sont imposés. Il n’y a donc pas la place pour l’expression du Moi comme disait Albers.

    Les échantillons de 11 × 15 sont divisés en carrés de 11 × 11 et en rectangles de 4 × 11. Les rectangles permettent entre autres de construire une mesure des clartés, d’étudier les rapports des couleurs mises en jeu et d’observer l’apparence des limites. Les carrés et des tiers de rectangle servent dans l’étude des interactions.

    Apprendre en faisant

    La pédagogie de Felix relève de l’apprentissage par l’expérience : apprendre en faisant et en découvrant, selon le principe du learning by doing associé à John Dewey. La méthode peut être déroutante. Plutôt que de donner une définition de la couleur, Felix demande : « Qu’est-ce que c’est, la couleur ? » Les participants restent silencieux, car la question les oblige à suspendre leurs évidences habituelles.

    Le manuel

    Le séminaire est accompagné d’un manuel en deux parties : une partie consacrée aux énoncés et une autre consacrée aux synthèses. Les deux sont remises dès la première réunion, mais les participants doivent attendre d’avoir réalisé et analysé un exercice avant de consulter sa synthèse. Le manuel respecte ainsi le cheminement heuristique du séminaire : la pratique précède l’analyse et la théorie. Son contenu a évolué pendant les quelque 40 années d’enseignement de Felix, grâce à ses réflexions, aux échanges avec ses assistants et aux remarques des étudiants. Il existe plusieurs éditions photocopiées, en trois langues.

    Une dette critique envers Albers

    Felix reconnaît une dette intellectuelle envers Joseph Albers, dont il a découvert l’enseignement en 1978 dans le cadre de son master en arts visuels, orientation éducation, au William Paterson State College. Le cours était donné par John Day, un ancien assistant d’Albers à Yale; les étudiants y travaillaient avec des échantillons Color-Aid .

    Felix y a retrouvé l’apprentissage par la pratique et un sujet qui prolongeait son propre parcours pédagogique: la perception visuelle liée à la description par les mots, le dessin et la construction. Il s’est cependant écarté de la méthode d’Albers sur deux points essentiels :

    • Les étudiants pouvaient choisir librement la dimension, la forme et le positionnement des échantillons dans une étude de couleur même si Albers répétait qu’il n’y avait pas la place dans son cours pour l’exhibition du Moi.
    • Les étudiants cherchaient à atteindre l’effet demandé mais, lors des analyses, les causes de cet effet n’étaient jamais expliquées mais simplement imputées au contraste simultané et à l’image rémanente. C’était à qui produirait le mieux l’effet demandé.

    Comparer les études, comprendre les effets

    Dans son cours et dans son séminaire, Felix, au contraire, impose outre le matériel, le format et la forme des études de couleurs. Cette standardisation permet de comparer les solutions et de pratiquer une forme d’auto-évaluation : ce que l’un a pu faire, l’autre pouvait également le faire.

    Lors des analyses des études de couleurs, Felix et les participants au séminaire, identifient les causes des transformations observées et en déduisent des règles d’interactions spécifiques. Dès lors les participants peuvent les provoquer ou les éviter.

    Lire les textes de référence avec un regard critique

    Felix regrette d’ailleurs l’absence d’un appareil critique dans les éditions de Interaction of Color qui se sont succédé en anglais et dans différentes autres langues depuis l’édition originale en 1963. Il en va de même pour les ouvrages d’Itten sur la couleur : ces textes ne doivent pas être répétés mécaniquement sans vérification.

    Références personnelles

    Pour Felix, le meilleur « livre » sur la couleur est celui que l’étudiant construit lui-même au fil du temps.

    Sa propre collection, constituée depuis environ 50 ans, rassemble des fragments de papiers colorés découpés dans des magazines, des journaux, des emballages et d’autres imprimés. Cette collection permet des comparaisons, des classements et des déclassements. Elle exige une attention constante et génère des questions auxquelles Felix cherche ensuite des réponses dans des livres, sur Internet et dans la littérature scientifique.

    Il recommande cependant le texte d’Oliver Sacks sur un peintre qui ne voyait plus les couleurs cité plus haut, ainsi que les Remarques sur les couleurs de Ludwig Wittgenstein. Ce dernier ouvrage est particulièrement intéressant pour les lecteurs qui acceptent de partir de questions plutôt que de rechercher immédiatement des réponses définitives.

    Retours des anciens étudiants

    Les retours que Felix reçoit de ses anciens étudiants sont globalement positifs, mais souvent ponctuels : messages sur les réseaux sociaux, rencontres fortuites, recommandations indirectes. Il ne dispose pas d’un inventaire systématique des œuvres ou projets réalisés sous l’influence de son enseignement. Un témoignage fait cependant exception : celui d’un ancien étudiant devenu designer spécialisé dans les montures de lunettes, qui lui a dit utiliser quotidiennement, dans son travail de conception, les acquis du cours de couleur.

    Conclusion

    L’enseignement de Felix repose sur une conception de la couleur comme construction perceptive, subjective et relationnelle. Il vise moins à transmettre un système fermé qu’à former un regard capable d’observer, de décrire, de comparer et de comprendre les transformations produites par les rapports entre les couleurs.

    Sa pédagogie articule quatre éléments :

    • l’expérience directe ;
    • la description précise ;
    • la comparaison méthodique ;
    • la réflexion critique.

    La couleur devient ainsi à la fois un objet d’étude, un outil de conception et une manière d’apprendre à voir. Dans ce sens, il est proche de la pédagogie adoptée par Sylvie Zannier et Julien Delahaye même si ces derniers s’adressent aux enfants.

    Le succès non démenti du séminaire des couleurs, malgré son exigence, est le témoin de la valeur de son enseignement.

    En 2024, il a achevé avec Anne Goy, designer du livre et du papier, relieuse, la construction d’un premier exemplaire d’un ouvrage pour bibliophiles autodidactes intitulé « S’aiguiser l’œil à la couleur ». Ils le construisent à la demande.

    Cet ouvrage pourrait dans les prochains mois être édité dans une version industrielle à l’intention des enseignants en particulier. Ouvrez donc l’œil.


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