Cet article, qui propose une approche centrée sur la couleur dans des expositions récentes, est le quatrième d’une série commandée par l’ICA. Avant de passer à la suite de l’article Couleurs Parisiennes, voici un petit intermède pour profiter du mois européen de la photographie, en particulier à Bruxelles.
Aussi, ai-je sélectionné trois photographes présentés dans le 10th Photo Brussels Festival:
- Jean-Bernard Métais, La couleur du Temps, à la Galerie La Forest Divonne (8 janvier – 22 février 2026)
- Pixy Liao, People in Mirror are closer than they appear, Galerie Stieglitz19 (15 January – 21 February 2026)
- Jesse Willems, LUZ, Schönfeld Gallery (11 janvier -28 Février)
La Couleur du temps
La Couleur du temps ou l’iris du vin? Si les yeux sont le miroir de l’âme, les photos de Jean-Bernard Métais. donneraient-elle accès à l’âme du vin?
Jean-Bernard Métais est viticulteur et artiste. Depuis 50 ans, il photographie les cuves de son vin, saisissant son évolution à différentes étapes de la maturation. S’il ne dote pas (encore) ce breuvage d’une âme, toute fois le considère-t-il comme un être à part entière. En effet, depuis 1989, ses photos sont archivées sous le titre « Les Accouchements de l’être vin ».
Et pour l’amateur de couleur, cette série présentée à la Galerie La Forest Divonne est un régal. Pourtant l’artiste ne revendique aucune esthétique, seulement la poésie du vivant.
Les trois photos sélectionnées m’attirent surtout par la qualité des contrastes, la richesse des tons et la variété subtile dans une simplicité formelle.
Une sélection personnelle

La première offre un fond bleu très clair au centre de la cuve, qui s’enrichit progressivement de paillettes d’un bleu plus profond. Des ramifications mauves, naissant du cœur, s’assombrissent et se densifient en périphérie jusqu’à s’entrelacer aux dendrites cuivrées du bord, cloisonnant progressivement la forme organique. L’accord cuivré/mauve foncé dans une gamme de bleus est particulièrement réussi.
Imaginons la photo pivotée de 90° et recadrée en rectangle : la magie de l’iris s’évanouit, un arbre naïf sur fond de ciel apparaît. Le choix rigoureux du disque inscrit dans un carré uniforme neutralise justement toute anecdote figurative, toute référence d’échelle, et garantit la cohérence de la série.

Construite selon le même principe, la deuxième met d’avantage l’accent sur le bord cuivré de la cuve. Ce dernier devient l’écrin flamboyant d’un cœur violet clair. Le centre lisse et peu nuancé se craquelle en périphérie comme une terre desséchée au soleil. Un rouge bordeaux trace les fissures et dessine des ailes symétriques sur la structure latérale droite, ajoutant texture et variété. Un point noir oblong, posé sur cet axe de symétrie, ponctue l’image et en brise la prévisibilité.

La dernière œuvre demeure énigmatique : reflets suggérant une sphère dorée, aussitôt démentie par le liquide ourlé de rose en bas ; une pellicule plus claire y flotte et marbre la surface. Trois carrés sombres structurent discrètement l’ensemble, baigné dans des tons chauds – rose clair, jaune-orangé, bruns d’argile jusqu’au brun foncé. C’est tout simplement beau.
Seul bémol : sur de forts agrandissements, les artefacts de compression JPEG altèrent la finesse des textures organiques, pourtant essentielle à cette poésie visuelle.
Les gens dans le miroir sont plus proches qu’ils n’apparaissent
C’est ainsi qu’on pourrait traduire le titre original « People in Mirror are closer than they appear », de Pixy Liao.
Un sourire éclaire aussitôt le visage du visiteur qui pousse la porte de cette petite galerie, rue Saint George. Est-ce l’intimité de la pièce ou celle, immédiate, avec laquelle Pixy Liao (@bloodypixy) vous accueille ? Selon elle, si son travail vous fait sourire, c’est que vous en avez saisi l’essence.
La notice de l’exposition – « ces autoportraits performatifs et parfois grivois renversent les hiérarchies traditionnelles de genre » – la situe dans l’air du temps, mais ce n’est pas ce qui m’attire. Ce qui me touche, c’est l’humour décalé, l’univers coloré à la Wes Anderson, le vintage assumé, et surtout cette invitation complice que l’artiste lance au spectateur, convié dans son théâtre intime.
Trois photos

La première me trouble : Pixy derrière un grand flacon hexagonal, comme si elle nous offrait sa tête dans un bocal. Le trouble naît peut-être de la duplication partielle du visage de part et d’autre, barré par une ombre centrale. J’adore le reflet vertical jade à gauche du visage, écho chromatique à une fenêtre sans doute hors-champ. La teinte cuivrée du corps par ailleurs fait une belle transition chromatique avec le travail de Jean-Bernard Métais vu plus tôt.

La deuxième évoque irrésistiblement Wes Anderson : composition centrée, palette pastel restreinte, surprise et invention. La position à la fois provocante et chaste du modèle en face de son compagnon faux-voyeur amuse. Bien vu l’artiste, en présentant cette photo dans le programme du festival, elle m’a hameçonnée! J’aime ces ambiances de thermes; on en retrouve d’ailleurs dans une autre photographie où des bassins jaune vif servent de contrepoint à un immense décor-peint de montagnes. Martin Parr n’est pas loin.

La troisième nous surprend encore : un couple – vu de dos – ébloui par un spectacle invisible, partageant un émerveillement complice. Surexposition assumée, pose ringuarde… On bascule dans un monde d’amour idyllique, tout est mis en scène, on n’est pas dupe et pourtant ça marche.
Luz
Le travail de Jesse Willems n’est pas explicitement mentionné dans le programme du 10th Brussels photo festival, bien que la galerie Schönfeld, elle, y figure.
Qu’à cela ne tienne, je prends la liberté d’en parler ici. Ces photographies abstraites pourront dérouter l’amateur de photographie plus traditionnelle, même si ce type de démarche ne date pas d’hier. En effet, on perçoit une certaine parenté avec Saul Leiter, Ernst Haas ou Franco Fontana, avec ce goût pour la composition et la couleur.
Trois compositions abstraites

La première composition interpelle : où se situe la réalité et l’intervention de l’artiste ? Son contraste graphique, ombres noires sur sol granité clair, frappe immédiatement. Toute la couleur est dans ce T orange pâle incliné qui structure l’image et ces deux petites formes de même couleur qui l’équilibrent. Un grand triangle gris-bleu légèrement flou dialogue avec une forme allongée minérale plus nette. On sent la jubilation du photographe pour la couleur qui émerge du quotidien. L’inversion des contrastes noir/blanc au bord droit dynamise l’ensemble ; l’association gris-bleu/orange pâle est particulièrement séduisante.

La deuxième composition, d’emblée très différente, est toute en rondeur. Les formes se prolongent sur le cadre en changeant de couleur. En haut à gauche, un bleu vif perd de sa superbe en passant sur le cadre, comme s’il avait cédé son intensité chromatique à la courbe rouge qui en dessine le contour. À droite, un orange tonique pousse le regard hors du cadre, pour le ramener plus bas vers une forme complexe bleu outremer. Orange/bleu, grand classique, fonctionne ici à merveille, dans ce qui semble être une maquette de papiers découpés éclairés, générant ombres, ouvertures et lumières.

La troisième composition, magnifique de simplicité, évoque une architecture ou une affiche des années 50: contrastes noir/blanc dans des courbes dynamiques, et une seule couleur, un rouge acajou qui surgit hors du cadre.
Dans chaque image, un liseré de largeur variable semble séparer intérieur et extérieur, affirmant la volonté de l’artiste de suggérer un potentiel « hors-cadre ».
En conclusion
Ces trois artistes photographes pour vous ouvrir l’appétit: un festival photo se déguste.
À la Galerie La Forest Divonne l’accrochage de « La couleur du temps » est particulièrement soigné. Jeux et dialogues s’organisent entre sculptures en verre et photographies de Jean-Bernard Métais, suggérant subtilement au visiteur peu informé un lien avec le monde viticole .
Ne manquez pas la petite galerie Stieglitz19, où l’univers fabriqué de Pixy Liao vous séduira.
Le complexe Rivoli, qui abrite la Galerie Schönfeld, est un must pour les amateurs d’art bruxellois. Impossible de le traverser sans croiser une œuvre qui vous parle. Plusieurs galeries participent au 10th Photo Brussels. Ne passez pas à côté des compositions de Jesse Willems, où la photographie devient pure abstraction se prolongeant sur le cadre.
Parcourez donc les lieux du 10th Photo Brussels ou toute exposition photographique de ce mois de février!