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Couleurs parisiennes (I)

    Cet article, qui propose une approche centrée sur la couleur dans des expositions récentes, est le troisième d’une série commandée par l’ICA. Pour ce billet hivernal, j’ai sélectionné quatre expositions parisiennes :

    Cet article sera scindé en deux pour respecter votre temps de lecture. Certaines expositions seront peut-être déjà closes à la parution (Sargent a fermé ses portes le 11 janvier 2026), mais les œuvres de ces artistes voyagent beaucoup : guettez les prochaines occasions ! Restent les ressources numériques : suivez les liens en légendes pour accéder à des images haute résolution.

    Les affiches des deux expositions : Sargent, Éblouir Paris, et Kandinsky, La musique des couleurs.

    L’ordre de présentation suit la chronologie des naissances des artistes. Mais ce qui m’intéresse avant tout, c’est l’audace ou la signature colorée propre à chacun, dans le contexte de son époque. Notez que seule l’exposition Sargent se concentre sur une période précise (ses années parisiennes, 1874-1884).

    Préambule

    Aborder un artiste sous l’angle de la couleur exige des reproductions fiables. La photographie numérique, avec sa gamut plus large que l’impression, semble avantageuse à première vue. Pourtant, elle reste tributaire des capteurs (différents de notre vision), du spectre d’éclairage et des traitements post-capture.

    À titre d’exemple, voici trois reproductions d’un même tableau de Kandinsky que je n’ai jamais vu. Laquelle est la meilleure ? Une saturation excessive peut trahir une altération, comment savoir si elle est fidèle à l’original ? Le cadrage peut lui aussi poser problème. Face à ces trois versions, la troisième me semble la plus juste – mais si l’on n’en a qu’une seule ? Les sources institutionnelles inspirent confiance, sans pourtant être infaillibles.

    Kandinsky, le Port d’Odessa, trois versions différentes selon différentes sources (Wikimedia Commons, WikiArt et Meisterdrucke). Non seulement la chromie est très différente, mais également le cadrage.

    Dans ces billets, je privilégie donc les reproductions qui se rapprochent le plus de ma perception lors des visites. Si une image Wikimedia Commons me semble décalée, je lui préfère ma propre photo même si influencée par l’éclairage ambiant.

    John Singer Sargent

    Pourquoi ce peintre américain né en à Florence en 1856 et mort à Londres en 1925 est-il si peu connu en France, en Belgique et même en Europe continentale?

    Un américain à Paris

    Américain? La critique bruxelloise en 1879 écrit: « Américain de naissance, français de pinceau ». Banni de Paris alors qu’il y a fait ses classes et des amis — Monet, Degas et Pissarro — il a disparu du radar artistique européen. Trop audacieux dans un tableau, le portrait de Madame X ? Ce dernier, retouché dans une tentative d’effacer le scandale d’une bretelle tombante, fait l’affiche de l’exposition aujourd’hui.

    Le tableau scandaleux
    John Singer Sargent, Madame X (source Wikimedia commons)

    Ce virtuose des Salons provoque un tollé en 1884. Pas seulement pour une bretelle glissante et une pose sensuelle – une invitation à la débauche ? – mais aussi pour une peau jugée cadavérique, artificielle. Et pourtant, quel chef-d’œuvre : une peau claire aux nuances opalescentes sur une robe noire rehaussée de reflets qui en dessinent la coupe distinguée. Quel port altier, quelle personnalité dans ce profil souligné par des lèvres d’un rouge prétendument vulgaire! Pourquoi ce peintre, vexé, a alors décidé de quitter Paris pour Londres plutôt que de rejoindre les salons des refusés? On répondra « follow the money »! Il quitte en effet Paris pour Londres, où une clientèle aristocratique plus tolérante l’attend et le propulsera au sommet.

    Le tableau apprécié
    John Singer Sargent, Mrs Henry White (Source Wikimedia commons)

    Le tableau Mrs Henry White fait écho à celui de Madame X. On devrait les nommer Mrs White et Mrs Black, Blanche et Noire en français, autant pour désigner le parallèle de conception que l’opposition de leur impact sur la carrière du peintre.

    De plus, Mrs Henry White pourrait figurer dans le défi #9 sur le blanc. Sargent y amène transparence dans les dentelles, brillance dans le satin, raideur ou fluidité dans la surjupe et la jupe. Derrière elle, l’orangé du siège posé en couleur tonique et rappelé dans l’éventail ainsi que sur les lèvres, crée une circulation du regard autour du modèle. Subtil et efficace.

    La lumière

    Sargent n’est pas seulement ce peintre de la bourgeoisie dorée d’expats d’outre-atlantique, comme pourrait le faire croire Hector Obalk dans ses micro-capsules incisives. Certes, ces portraits commandés sont une source de revenus et impressionnent par leur nombre (près de 900) mais le talent du peintre éclate tout autant dans ses recherches personnelles, en particulier dans la traduction de la lumière.

    Par exemple, la table sous la tonnelle, pour un traitement de la lumière naturelle. Admirez la nappe blanche, tachée de soleil qui, traversée par ce dernier, devient ocre en renvoyant en sus les rayons réfléchis par la terre battue. Et les verres à l’avant-plan, quelques touches bien placées et tout est dit: volume, reflets et l’envie irrésistible de partager l’apéritif avec quelqu’un.

    John Singer Sargent, La table sous la tonnelle (source: Wikimedia commons)

    Quant à la fête d’anniversaire, c’est autant la maîtrise de la lumière artificielle que la composition magistrale dominée par un rouge hypnotique qui frappe à première vue. On devine une source lumineuse derrière la silhouette de l’homme. Fallait-il qu’il fût anonymisé pour mériter ainsi un tel flou du visage? Ou simple technique pour concentrer notre attention sur le modèle féminin dont la chevelure se perd dans l’ombre tandis que le profil en surgit.

    John Singer Sargent, la fête d’anniversaire (source Wikimedia commons)

    L’heure bleue

    À l’heure où l’on parlait encore peu de John Singer Sargent, dans le défi #7, la palette de l’heure magique, je vous présentais deux œuvres dont Carnation, Lily, Lily and Rose, à peine ultérieure (1885), et donc malheureusement absente à l’exposition.

    Les visiteurs peuvent néanmoins goûter cette palette exquise dans le tableau Dans le jardin du Luxembourg. Ce dernier traduit en effet l’enchantement du regard à ce moment où les bleus gagnent en brillance, les rouges en profondeur et les roses en douceur. Quelle délice que cette promenade dans le jardin du Luxembourg! Sentez-vous la tiédeur vespérale?

    John Singer Sargent, Dans le jardin du Luxembourg (source: Wikimedia commons)

    Dans l’agrandissement ci-dessous, appréciez la justesse des tons des fleurs et admirez comme ceux-ci rythment le tableau, en passant par l’éventail de la dame.

    John Singer Sargent, agrandissement centré sur le couple, Dans le jardin du Luxembourg (source: Wikimedia commons)

    Inspirations européennes

    John Singer Sargent a beau être né de parents américains, il ne mettra les pieds en Amérique qu’à ses 20 ans, en 1876. Il passe en effet toute sa jeunesse à voyager en Europe et même au-delà.

    Avant Paris, il s’est formé à l’Accademia di Belle Arti de Florence. Outre les connaissances en anatomie, en composition et en dessin classique, Il emporte certainement dans sa mémoire les enseignements de Michel-Ange et de Raphaël.

    Présenté au salon en 1883, Les filles d’Edward Barley Boit interpelle encore aujourd’hui par sa composition originale, le gigantisme des vases japonais, le regard des petites filles et cette lumière légèrement bleutée, à l’arrière-plan, sur l’axe du dernier tiers, qui ouvre la partie sombre du tableau. Ça ne vous rappelle rien?

    John Singer Sargent, Les filles d’Edward Barley Boit (source: Wikimedia commons)

    Qui n’y verrait pas l’influence de Diego Velázquez (1599-1660) dans son tableau mythique las Minimas? D’ailleurs Sargent ne cache pas son admiration pour ce grand maître espagnol, réalisant des copies de plusieurs tableaux. Ici on lui reproche une exécution trop lâchée, sans doute des touches trop synthétiques. Ce style le rapproche toutefois des impressionnistes de son temps.

    Rytmes et musique

    Le tableau Répétition de l’orchestre Pasdeloup au Cirque d’hiver me servira de transition pour aborder l’exposition Kandinsky à la Philharmonie. Sargent est aussi un pianiste talentueux. D’après la notice de l’exposition Il est également un assidu des théâtres et des salles de concert.

    John Singer Sargent, Répétition de l’Orchestre Pasdeloup au Cirque d’Hiver (source: Wikimedia commons)

    Quelle place a ce tableau noir et blanc dans une chronique couleur ? D’abord, le noir et le blanc sont bien sûr des couleurs. Mais le point remarquable ici est le jeu des contrastes créé par ces valeurs. Regardez en bas à gauche, les silhouettes détachées sur les partitions qui emmènent le contraste dans une danse tournoyante. Les instruments foncés prennent le relais au milieu du tableau pour s’envoler en notes claires plus haut, à droite. La perspective alors étire les partitions en un mouvement centrifuge pour se calmer dans le rythme de la succession des gradins. Quelle composition! Mettez-y des couleurs vives et vous aurez un Delaunay, créé bien plus tard.

    Pour conclure Éblouir Paris

    Alors pourquoi John Singer Sargent est si peu connu en Europe continentale? La réponse est simple: ce sont surtout les États‑Unis et la Grande‑Bretagne qui l’ont adopté et collectionné. Heureusement, les institutions européennes et américaines s’associent pour nous présenter quelques œuvres dans des expositions comme celle-ci. Espérons en voir d’autres! D’aucuns diront que Sargent était certes virtuose, mais pas assez innovant par rapport aux impressionnistes de son temps. Pour ma part, je suis éblouie par sa faculté de synthèse, ses compositions originales, sa maîtrise de la lumière.

    Kandinsky

    La musique des couleurs, le titre de l’exposition à la Philharmonie, termine le 1er février 2026. Elle évoque la place fondamentale de la musique chez Kandinsky, dans le quotidien, dans sa vocation artistique et son évolution.

    Un casque prodiguant essentiellement de la musique, celle qui a marqué l’artiste, offre un parcours immersif. Ce dispositif nous rapproche ainsi de l’homme. En effet, Kandinsky est synesthète. La stimulation de l’ouïe déclenche chez lui automatiquement et involontairement une stimulation visuelle sous forme de couleurs. Aussi, au cours de la visite, aurez-vous également cette double stimulation: des sons et des couleurs.

    La scénographie réussit à nous imprégner de cet art total cher à Kandinsky. Ici des tableaux, là une installation théâtrale, plus loin une animation, puis un cabinet mêlant objets personnels et outils du peintre (dont sa palette!), le tout plongé dans la musique du siècle.

    Dans le cabinet de Kandinsky: flacons en verre de pigments, palette (1933-1944) et boîte de pastels (échelles de reproduction différentes)

    La couleur chez Kandinsky

    Pour explorer la couleur chez Kandinsky à travers les œuvres de l’exposition La musique des couleurs, on peut suivre la scénographie immersive de la Philharmonie… ou choisir une autre voie. Adopter un regard chronologique permet de saisir l’évolution lente et profonde qui mène de la figuration à l’abstraction pure – celle que nous associons le plus spontanément à l’artiste. Car si l’abstraction domine aujourd’hui notre image de Kandinsky, elle est l’aboutissement d’une longue maturation stylistique, technique et spirituelle, où chaque médium (xylographie, tempera, huile, aquarelle…) a joué un rôle déterminant : en imposant ses contraintes, il forge un style que Kandinsky choisit consciemment de conserver et de porter dans d’autres techniques, même libérées de ces limites. Aussi, avant de poursuivre, voyons comment ceci se concrétise dans le travail de Kandinsky.

    Techniques picturales

    L’exposition La musique des couleurs, offre un large éventail des techniques picturales explorées par l’artiste: xylographie, aquarelle, tempera, huile sur carton ou sur toile, dans des degrés d’aboutissement différents.

    Les premières gravures sur bois de Kandinsky datent de 1902. La xylographie impose de jouer avec des contrastes forts (noir/blanc), de gérer les espaces négatifs (noirs) et positifs (blancs), de décider du fond et la forme – ou de semer la confusion entre les deux. La taille et la forme de la gouge qui sert à graver le bois sont des contraintes supplémentaires; elles conditionnent l’épaisseur des lignes et les éléments de textures. Tout cela s’observe parfaitement dans la gravure ci-dessous de 1907.

    Kandinsky, gravure sur bois issue de l’album Xylographie, 1907 (source: Guggenheim)

    Les peintures à la tempera sur carton colorés présentées dans la salle La Russie en mémoire semblent avoir intégré la forme stylistique trouvée par la xylographie. En effet, le peintre prend le carton de fond comme s’il s’agissait d’un bois: il le laisse vierge ici et là, délimitant ainsi les formes. Éventuellement, des touches colorées, telles des coups de gouge, créent des effets de texture. On peut observer ce transfert stylistique par exemple sur Chanson (1906).

    Kandinsky, Chanson, Tempera sur carton, 1906 (source: Centre Pompidou).

    Il reste encore des traces de lignes noires délimitant les formes dans la peinture à l’huile, Improvisation 3 (1909). Notez les formes figuratives traitées rarement en aplats, plus souvent hachurées. Des teintes souvent proches comme rose et rouge ou des nuances de bleu sont ainsi juxtaposées au sein de la forme. Parfois, dans ces hachures, un contraste important de teintes: du turquoise dans un jaune vif, qui rappelle le contraste produit par le cavalier turquoise. Beaucoup de tableaux de la même époque ont cette signature: des couleurs très vives et contrastées, des hachures, quelques lignes pour distinguer les formes.

    Kandinsky, Improvisation 3, 1909 (photo: V. Lacroix)

    De la figuration à l’abstraction

    Les périodes stylistiques de Kandinsky, proposées par Selena Mattei dans Art Majeur, sont marquées par ses lieux de séjour. Elles se déroulent comme un fil tendu de la figuration à l’abstraction pure, précédée par une période incubatrice.

    Jeunesse

    La jeunesse de Kandinsky, entre Odessa et Moscou, semble avoir nourri son âme d’artiste.

    Kandinsky (1866-1944), issu d’une famille bourgeoise cultivée, a été très tôt initié au dessin et à la peinture. La musique fait également partie de son éducation. Dès huit ans il étudie le solfège et le piano. Par la suite, il s’adonnera au violoncelle, mais le dessin reste sa première passion.

    Vous souvenez-vous de vos voyages à l’age de trois ans? Kandinsky, lui, dit avoir été impressionné par les couleurs et les images des grandes villes italiennes qu’il a visitées. C’est aussi la couleur qui le fascine quand, chaque année de son adolescence, il se rend à Moscou avec son père.

    Il s’engage cependant dans des études de droit, comme le voulait sans doute son milieu – études qui le passionnent. En 1889, âgé de 23 ans, parti pour un voyage anthropologique dans la province de Vologda, à 470 km au nord de Moscou, il remplit des cahiers de croquis. Il s’imprègne de couleurs, de musique folklorique, de culture populaire. Des préoccupations artistiques semblent dès lors aussi importantes à ses yeux que l’objet studieux de son voyage.

    Le choc (1896)

    Lors d’une exposition des impressionnistes à Moscou, en 1896, Kandinsky découvre les meules de foin de Monet. En réalité, il ne voit pas de meules mais une explosion de couleurs détachées de tout objet.

    Décembre de la même année: le choc initié par l’exposition aux tableaux de Monet se répète, plus vif encore. À la représentation de l’opéra de Wagner, Lohengrin, Kandinsky vit une de ses plus intenses expériences de synesthésie: les sons se transforment en couleurs au point de l’éblouir et le bouleverser. Cet homme qui aurait été professeur d’économie politique à l’université de Dorpat décide alors d’embrasser la carrière de peintre. Il s’engage alors dans des études artistiques à Munich.

    Aussi Kandinsky n’est-il venu à l’art pictural que tardivement, à la trentaine. Sa première œuvre – identifiée comme telle – Le port d’Odessa, présenté en préambule, date de 1898 (il a 32 ans). De toute évidence, il sait peindre.

    Période précoce

    Ce choc inaugure ainsi la période précoce (1896-1908) dite Munichoise, identifiée comme la première caractérisée par un style personnel. On y trouve des peintures figuratives influencées par l’impressionnisme et le post-impressionnisme; paysages et scènes urbaines aux couleurs vives mais encore liées au motif observable. Mais également les xylographies présentées plus haut et les peintures à la tempera.

    Kandinski, Esquisse pour Dimanche (vieille Russie), huile et tempera, 1904 (photo: V. Lacroix).

    <Kandinsky1904_EsquisseHuileTempera>

    Dans cette esquisse, le style élaboré en xylographie se retrouve notamment dans la préservation des parties vierges de la toile ocre, comme décrit plus haut.

    Cette période est d’autre part jalonnée de rencontres qui me paraissent déterminantes. Voici un extrait biographique:

    • 1897 S’inscrit à l’école d’Anton Azbé. Rencontre Jawlensky.
    • 1900 Elève de Franz Stock à l’Académie royale de Munich en même temps que Paul Klee.
    • 1902 Enseigne à l’école de « Phalanx » où il a comme élève Gabriele Münter.

    A partir de 1903, Kandinsky et Gabriele Münter entreprennent de nombreux voyages ; Vienne, Venise, Odessa, Moscou, Berlin. Ensemble, à Paris (1906-1907), ils découvrent l’avant-garde: Matisse et les fauves, annonçant la période suivante.

    Période fauve

    La période allemande dite fauve/expressionniste (1908-1914) est caractérisée par une explosion chromatique, des formes simplifiées et expressives, et la naissance en 1911 du groupe d’artistes Blaue Reiter.

    Kandinsky, La vache, 1910 (source: Wikimedia commons)

    J’aime particulièrement les tableaux (1908-1913) qui s’inspirent des alpes bavaroises près de Murnau où Kandinsky acquiert une maison. Dans celui-ci, presque toute ligne définissant une forme a disparu. Plus audacieuses encore, certaines parties se fondent dans l’arrière-plan: le creux du dos et le cou de la vache ne présentent plus aucune frontière, si bien que la vache n’apparaît pas directement. On s’écarte de plus en plus de la réalité: quelle vache serait tachée de kaki, jaune vif, orange ou de rouge violacé?

    La musique comme modèle

    En 1911, au cours de cette même période, Kandinsky écrit Du spirituel dans l’art et dans la peinture en particulier, ouvrage théorique sur l’art. Il y expose notamment les liens entre peinture et musique. Kandinsky distingue trois catégories d’œuvres selon leur degré de subjectivité et de spontanéité: impressions, improvisations et compositions.

    Kandinsky, Impression 3 (Concert), 1911 (source: Wikimedia commons)

    Les Impressions (1909–1912) sont des réactions immédiates à ce qui présente à lui: paysages, concerts, événements. Les formes y sont encore reconnaissables mais stylisées, la couleur et la ligne dominent le motif. Dans Impression III Concert de 1911, on reconnaît le piano et le public quand on a vu les sketchs ci-dessous. La musique est-elle cette grande masse jaune? Peut importe, on entre dans l’abstraction.

    Kandinsky, skeches pour Impressions Concert, 1911

    Les Improvisations (1909–1914) quant à elles sont l’expression spontanée d’émotions internes, inconscientes, voire spirituelles. Ce sont des formes abstraites dynamiques, mais des traces narratives résiduelles persistent comme l’arbre, dans le tableau ci-dessous.

    Kandinsky, Improvisation 14, 1910 (source: Wikimedia commons)

    Le tableau intitulé Fugue,fait quant à lui partie des improvisations contrôlées, selon une note manuscrite de l’artiste.

    Kandinsky Fugue 1914 (source: Fondation Beyeler)

    ​Les Compositions (1910–1939) quant à elles sont des synthèses complexes, mûries, élaborées avec esquisses préparatoires. Elles expriment une « nécessité intérieure » profonde.

    La série Apocalypse (Toussaint), réalisée entre 1911 et 1914, fait partie de ces compositions. Elle exprime l’inquiétude spirituelle de l’artiste mais se veut positive. Elle annonce la fin du matérialisme et l’avènement d’un nouvel âge spirituel par l’art abstrait. Personnellement, dans le tableau ci-dessous, je vois plus un chaos coloré qu’une synthèse optimiste.

    Kandinsky, Toussaint, 1911 (photo: V. Lacroix)

    Kandinsky continuera à créer des Compositions dans ses périodes stylistiques ultérieures.

    D’autre part, Kandinsky pense la couleur « comme la musique », avec des analogies riches (timbres, registres, accords), mais son expérience synesthésique n’aboutit pas à un solfège chromatique rigide ; elle reste une cartographie intérieure, cohérente pour lui, Par exemple, le jaune est associé au son éclatant, parfois agressif, d’une trompette, tandis que le bleu profond évoque plutôt un violoncelle ou un orgue dans ses nuances les plus sombres.

    Art total

    En 1911, toujours dans cette même période créative dite fauve (1908-1914), Kandisky crée avec d’autres artistes le groupe du Cavalier Bleu (Blaue Reiter). Un projet éditorial d’art total voit le jour: l’Almanach du Blaue Reiter. L’idée est de rassembler peintres, musiciens et théoriciens autour d’une même conception spirituelle de l’art. Le parcours La musique des couleurs, propose un film sur la genèse de l’Almanach du Blaue Reiter.

    En parallèle, Kandinsky conçoit Klänge (Résonances), un manifeste poétique, recueil de poèmes en prose. Dans ce livre d’artiste, les xylographies et la typographie constituent une partition visuelle à l’image de la synesthésie qu’il éprouve. Ci-dessous, une de ces gravures sur bois en couleur, représentant un cavalier, élément figuratif cher à Kandinsky.

    Kandinsky, Lyriques, gravure sur bois en couleurs, 1911

    Kandinsky explore également à cette époque la synthèse théâtre–peinture–musique. L’aquarelle ci-dessous en est un témoin. Notez que dans la version du Centre Pompidou, la forme sensée être violette tire manifestement vers le grenat. Avec l’aquarelle Kandinsky développe un autre style: des formes cernées à l’encre de Chine évoquées en volume grâce à des dégradés colorés, surgissant naturellement par ajout d’eau. Il adoptera ce principe dans la peinture à l’huile également.

    Kandinsky, Aquarelle pour Violet (Tableau II), 1914 (photo: V. Lacroix)

    Mais la guerre bouleverse tout : forcé de rentrer en Russie en 1914, Kandinsky entame une phase plus retenue et géométrisante.

    Période russe

    La première guerre mondiale crée une inévitable rupture, pas uniquement sentimentale. Forcé de quitter l’Allemagne, Kandinsky rentre en Russie. Commence alors la période russe (1915–1921) où naissent des œuvres plus géométriques, influencées par le constructivisme et le suprématisme. Néanmoins, contraint par de nombreuses tâches culturelles et administratives, la production de Kandinsky devient moins importante. La figuration y refait aussi surface comme le montre l’aquarelle ci-dessous.

    Kandinsky, Sans titre, Aquarelle et encre de Chine, 1915-1917 (photo V. Lacroix)

    En 1922, une invitation au Bauhaus relance sa créativité dans un cadre nouveau et stimulant.

    Période du Bauhaus

    Kandinsky est alors appelé comme professeur en Allemagne au Bauhaus, une école d’architecture et d’arts appliqués d’avant-garde. Sous la pression politique, l’école Bauhaus déménage plusieurs fois: de Weimar à Dassau en 1925, puis à Berlin en 1932, pour être dissoute en 1933. Kandinsky suit.

    La Période Bauhaus (1922–1933) sera marquée par une géométrisation stricte (cercles, triangles, lignes droites), des couleurs pures au début, puis plus subtiles, des compositions influencées par Klee et Mondrian, mais toujours expressives et musicales.

    Kandinsky, Jaune, rouge, bleu, 1925 (source: Wikimedia commons)

    Toujours dans cette conception d’art total, Wassily Kandinsky conçoit en 1928 les Tableaux d’une exposition, une mise en scène abstraite de la suite pour piano de Moussorgski. Kandinsky crée des décors, éclairages et mouvements scéniques géométriques mobiles (formes colorées : vert clair, blanc, cramoisi, noir, ocre) qui traduisent chaque tableau de Viktor Hartmann en abstraction dynamique, synchronisée avec la musique. Couleur, lumière et son fusionnent, réalisant en pratique les théories de Du spirituel dans l’art adaptées à la géométrie pure.

    Kandinsky Figurines pour Tableau XVI, 1928 (photo: V. Lacroix)
    Kandinsky, Dessins pour la mise en scène des Tableaux d’une exposition, 1928 (photo: V. Lacroix)

    La fermeture du Bauhaus par les nazis en 1933 le pousse à l’exil définitif à Paris, où son langage pictural s’ouvre enfin à plus de fluidité organique.

    Période parisienne

    La montée du nazisme le poussera alors à l’exil. La Période parisienne (1933–1944) voit apparaître des formes biomorphiques organiques, fluides et surréalistes. La rencontre avec Miro en 1934 aurait-elle participé à cette évolution stylistique?

    Des couleurs plus sombres, des formes flottantes, cosmiques, caractérisent alors son monde pictural moins contraint par une rigidité géométrique.

    Kandinsky, Composition 10, 1939 (photo: V. Lacroix)

    Kandinsky: pour en savoir plus

    Le dossier de presse de l’exposition est disponible ici. À votre disposition: le répertoire du parcours musical, la logique scénographique avec quelques reproductions et textes organisés selon les salles. Le blog de Michel suit également le parcours stricto sensu et l’illustre abondamment de photos et de textes.

    Le dossier pédagogique de l’exposition Kandinsky au centre Pompidou en 2009, est particulièrement intéressant. La structure claire du documents, l’intégration des extraits des écrits du peintre dont Regards sur le passé et autres textes, les illustrations, les informations biographiques précises, l’histoire des collections, les références, etc., en font un document riche et précieux.

    Le site http://vassilykandinsky.free.fr/ quant à lui est une ressource précieuse: des dates importantes dans la biographie de l’artiste, des expositions sur Kandinsky de 1904 à 2016, une alternative convaincante des périodes stylistiques et oeuvres majeures, et enfin une liste des sites dédiés à l’artiste. Dommage que la dernière mise à jour date de 2019.

    Enfin, un excellent documentaire est également disponible sur Arte: Kandinsky, voir la musique, réinventer la peinture.

    Conclusions

    Deux artistes remarquables, mais si différents, dans ce premier article de 2026. L’un, John Singer Sargent, virtuose du pinceau dès son plus jeune âge, immergé très tôt dans la scène artistique internationale, maître incontesté de la lumière et du portrait mondain. L’autre, Wassily Kandinsky, théoricien et innovateur hors pair, venu tardivement à la peinture, qui a cherché à nommer et théoriser l’expérience artistique comme vecteur des aspirations les plus profondes de l’âme. Tous deux, à leur manière, ont su maîtriser les réseaux et les moyens de communication de leur époque pour faire rayonner leur vision.

    Voilà donc deux belles expositions à ne pas manquer :

    • Celle consacrée à John Singer Sargent au musée d’Orsay (achevée en janvier 2026) offre bien plus qu’une rétrospective : une fois dans ce magnifique écrin, vous avez accès à tout l’art moderne et contemporain du musée.
    • Celle dédiée à Kandinsky à la Philharmonie de Paris (jusqu’en février 2026) dépasse largement l’exposition de peinture : c’est une véritable immersion dans l’art total selon Kandinsky, où couleur, musique et esprit fusionnent. Et si elle vous a « fait promener dans un monde inconnu », c’est que l’artiste a pleinement réussi son pari.

    Au fond, le simple prisme de la couleur choisi pour cet article n’est qu’une porte d’entrée modeste. En espérant qu’il vous donne envie de traverser Paris en ce mois de janvier, de plonger dans ces deux figures majeures de l’histoire de l’art, et peut-être de revenir explorer d’autres facettes de leur œuvre.


    Note: Cet article a été documenté avec l’aide de l’assistant de recherche Perplexity AI ; le texte final et les choix d’interprétation restent de la seule responsabilité de l’autrice.

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    1 commentaire pour “Couleurs parisiennes (I)”

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